En suiv­ant une expédi­tion sci­en­tifique au nord du Groen­land, Ari­ane Michel pour­suit un tra­vail de remaniement de la per­cep­tion. Voir la nature en ten­tant de déplac­er le regard de l’homme vers le sol. En obser­vant les paysages immenses et sauvages accueil­lir les humains, presque les absorber, Ari­ane Michel pro­pose bien plus qu’un voy­age physique ; une expéri­ence sen­sorielle dont la dif­fu­sion en salles est une chance à ne pas laiss­er pass­er.

Les hommes, le film d’Ariane Michel en par­le con­stam­ment, par réduc­tion. Mais réduire n’est pas sim­pli­fi­er. C’est, comme en cui­sine, ramen­er vers l’essence dif­férentes matières, qui com­por­tent ici déjà un fort car­ac­tère abstrait. Une caméra décide de met­tre ensem­ble l’eau, la terre et l’organique. De met­tre ensem­ble et tout sur un même plan, le sol.

En ces temps de com­mé­mora­tions de 1968, nul retour à la terre, Ari­ane Michel ne l’a jamais quit­tée. Ses travaux, de Les Yeux ronds à The Screen­ing don­nent l’œil à la nature. Dans cette dernière œuvre, les spec­ta­teurs étaient invités dans une forêt, la nuit, pour assis­ter à la pro­jec­tion d’un film au syn­op­sis miroir : « Une forêt, la nuit. Les rit­uels des bêtes noc­turnes sont per­tur­bés par la venue d’un groupe d’humains : ils s’assoient devant une sur­face blanche qui, plongée dans le noir, s’anime». Dès lors le son du film et le son de la « salle » se con­fondent et les repères se per­dent. Les Hommes pour­suit cette même quête d’un repo­si­tion­nement sen­soriel. Cette per­cep­tion déplacée est déjà en soi un événe­ment. La per­cep­tion mécanique n’est pas neuve en fic­tion, des robots aux caméras de sur­veil­lance, la per­cep­tion ani­male ne se retrou­ve que sur le câble, engoncée dans des reportages où des ser­pents ava­lent des souris-caméras. Chez Ari­ane Michel, la caméra n’est pas un par­a­site qui piège l’animal, elle est le moyen de recon­stru­ire un espace, de redéfinir une activ­ité.

Les Hommes a été tourné lors de l’expédition ECOPOLARIS regroupant des chercheurs (un nat­u­ral­iste, un éco­tox­i­co­logue, un archéo­logue…) au Nord-Est du Groen­land, dans le cadre du pro­gramme Tara Expédi­tions. Cette asso­ci­a­tion développe plusieurs mis­sions pour favoris­er la prise de con­science des enjeux envi­ron­nemen­taux. Si cette expédi­tion a pu fournir un cadre au tra­vail d’Ariane Michel, il est louable de con­stater une réelle cohérence de démarch­es. L’association entend d’ailleurs accueil­lir des artistes, média de leurs recherch­es mais avant tout attachés à leurs pro­pres approches.

On ver­ra dans le film des hommes vaquer comme d’autres ani­maux, le plus sou­vent sans savoir pré­cisé­ment à quoi. C’est qu’ils passent dans le champ d’une nature où a pri­ori ils n’ont pas leur place. Mais ce qui éloigne Les Hommes de toute caté­gorie, c’est qu’il y a volon­té de remaniement de la morale, non pas être objec­tif mais trou­bler l’accompagnement clas­sique du paysage. C’est ain­si qu’au début un long et lent trav­el­ling fend le brouil­lard, comme pour aban­don­ner la terre des hommes et abor­der d’autres rivages, plutôt inhos­pi­tal­iers au pre­mier coup d’œil. Les mag­nifiques vues, si elles con­ser­vent une évi­dente fonc­tion de révéla­tion, sont ren­dues de telle manière que l’effet carte postale se dis­solve. Par­fois par la durée (plutôt rarement), sou­vent par la con­struc­tion même des plans, qui va bien au-delà d’une approche unique­ment for­mal­iste, vers une recherche de con­cen­tra­tion de forces : élé­ments organiques et non organiques. Les plans, générale­ment sans mou­ve­ments d’appareil, au ras du sol, tron­quent des paysages si imposants qu’il sem­blerait impos­si­ble de les saisir totale­ment. Ces mon­tagnes immenses, dont les vastes ron­deurs se ter­mi­nent dans l’eau dessi­nent dans les cadres des lignes très rich­es qui se croisent aux dif­férents niveaux de chaque plan. C’est le pre­mier tra­vail d’abstraction qui éloigne l’humain et donne une puis­sante sen­sa­tion de vie aux images. En ce sens le film pos­sède une réelle évo­lu­tion nar­ra­tive. Il part de la fix­ité des paysages, développe en par­al­lèle des plans four­mil­lants, puis seule­ment laisse entr­er les hommes, une fois l’œil lavé de ses habi­tudes. La per­ver­sion des échelles de tailles fait le sec­ond tra­vail d’abstraction. Sou­vent, la seule matière minérale ne per­met pas de con­naître pré­cisé­ment les dimen­sions réelles du relief. Lorsque des jalons vien­nent réori­en­ter l’œil, ils sont organiques. Ani­maux, plantes, hommes, sont ramenés à leurs seules places physiques par la caméra.

La manière de filmer rap­pelle Bazin et son atten­tion au film sci­en­tifique. En accom­pa­g­nant une expédi­tion sci­en­tifique, Ari­ane Michel capte aus­si leurs recherch­es en met­tant en avant une tâche pré­cise : l’archivage. La cap­ta­tion froide de ces hommes qui parais­sent déam­buler au hasard sur les rochers laisse peu à peu appa­raître leur approche des lieux. Des morceaux de nids sont gardés dans de petits sachets, les œufs sont mesurés et les oiseaux observés. Plus tard, une mag­nifique séquence mon­tre un homme qui pro­gresse lente­ment dans une épaisse couche végé­tale entre autres com­posée de plantes grass­es. À prox­im­ité de ce qui sem­ble être des sources chaudes, son corps est voilé par les fumées qui s’en échap­pent. Sur ces images se colle le son brute de sa voix qui ânonne le nom sci­en­tifique de chaque plante repérée, une longue liste qui a la puis­sance d’une langue morte. Plus tard, un autre chercheur par­lera de la présence des hommes et des traces qu’ils ont pu laiss­er. Cette atten­tion à la trace domine Les Hommes, appa­raît comme un hori­zon con­stant per­me­t­tant de mesur­er l’évolution des cli­mats et des êtres. Par sa manière de tra­vailler, la cinéaste pro­duit aus­si la trace de cette quête, une trace con­sti­tuée par son œuvre mais au-delà, celle des mar­ques portées et vues par la nature. Le film laisse ain­si vis­i­ble l’idée de ce dépôt en con­struc­tion, d’un sol gar­dant intact la mar­que de chaque mou­ve­ment.