Le quo­ti­di­en de six femmes, six Kur­des, qui ont pris les armes pour défendre leur lib­erté, leur peu­ple, lut­ter pour une terre, une patrie. Sur l’ar­rête de ces mon­tagnes arides, le réal­isa­teur suit les com­bat­tantes, dans un quo­ti­di­en fait tout à la fois de com­mu­nion avec la nature et de traques armées. Mal­heureuse­ment, le film souf­fre d’un manque d’an­crage, de regard, qui donne l’im­pres­sion que le réal­isa­teur est porté par son sujet, quand on souhait­erait le voir porter son sujet.

Au cœur d’un “man­ga”. Out­re le genre japon­ais bien con­nu, ce terme désigne aus­si une unité de com­bat­tantes féminines, en plein Kur­dis­tan. Six femmes, kur­des, qui ont choisi d’être des sol­dates du PKK, pour défendre leur peu­ple et une patrie qu’elles n’ont pas. Car les Kur­des, peu­ple indo-européen, con­stituent aujour­d’hui le plus grand groupe eth­nique sans état, avec 25 à 40 mil­lions de per­son­nes selon les esti­ma­tions. Le Kur­dis­tan, qui est une zone géologique mais pas un pays au sens poli­tique du terme, a pour­tant été recon­nu en 1919 par le traité de Sèvres : il ne sera jamais appliqué. Les Kur­des sont répar­tis entre la Turquie (24% de la pop­u­la­tion), l’I­ran (18%), l’I­rak (18%) et la Syrie (8%).

Aux con­fins de ces mon­tagnes arides, à la fron­tière de l’I­rak, de l’I­ran et de la Turquie, Erwann Briand filme donc ces femmes dans leurs patrouilles, traques d’un enne­mi mou­vant et sou­vent invis­i­ble, dans leur quo­ti­di­en, toi­lette dans la riv­ière, cui­sine en pleine nature, et dans leurs con­fi­dences sur la vie et leur com­bat. Dès les pre­mières scènes du film, le réal­isa­teur suit une des femmes, de dos, qui court devant lui, fusil à l’é­paule, et lui court avec, caméra à l’é­paule. Un par­ti pris qui donne le ton à son film : de fait, Les Femmes du mont Ararat s’ap­par­ente davan­tage à un recueil de témoignages per­son­nels qu’à un véri­ta­ble doc­u­men­taire his­torique. Un hom­mage à ces guer­rières dont le réal­isa­teur est vis­i­ble­ment tombé sous le charme, fasciné par leurs vies dif­fi­ciles et leur intran­sigeance à ne pas quit­ter le “front”. Le film se con­cen­tre sur trois d’en­tre elles : Zilan et ses vingt ans, dont le nom de guerre est emprun­té à une femme qui a fait explos­er sa cein­ture de TNT au milieu d’un défilé de sol­dats turcs. Sorxwin, 23 ans, qui a gran­di dans la ban­lieue de Belfort. Depuis qu’elle est sol­date, beau­coup d’hommes sont tombés sous ses balles, de même qu’elle porte sur son vis­age les stig­mates de bombes. Elif, 36 ans, com­man­dante du pelo­ton, dans la guéril­la depuis l’âge de 14 ans. A tour de rôle, cha­cune d’elles se con­fie devant la caméra, sur leurs espoirs pour leur peu­ple, leurs envies de faire évoluer le rôle des femmes dans les sociétés moyen-ori­en­tales, leurs blessures intimes. Cela donne lieu à quelques scènes émou­vantes, comme lorsqu’elles se ren­dent dans un cimetière où leurs pairs ont péri, où lorsqu’elles inter­ro­gent des vil­la­geois­es sur la ques­tion des mariages for­cés. Le pas­sage de la con­fronta­tion avec les hommes du PKK autour de la con­di­tion fémi­nine et du regard que les hommes por­tent sur elles se révèle lui aus­si intéres­sant.

Mais pour que ces témoignages aient toute la force qu’ils méri­tent, il aurait fal­lu mieux ancr­er le film dans une his­toire, un con­texte socio-économique. Du coup, on se retrou­ve frus­tré, d’une part par le manque d’in­for­ma­tions his­toriques, d’autres part par cer­tains témoignages qui n’at­teignent pas le degré de pro­fondeur espéré, comme coupés dans leur élan. On aurait aimé en savoir davan­tage sur ces femmes, leurs familles, d’où elles vien­nent. Si la propo­si­tion infor­ma­tive manque cru­elle­ment, on pour­rait se rac­crocher aux qual­ités esthé­tiques du film. Certes, le réal­isa­teur sait cadr­er, offre des valeurs de plans dif­férentes, utilise une belle lumière. Mais, d’une manière générale, Erwann Briand fait trop con­fi­ance à son sujet et à la beauté de la nature, et le film se déroule comme s’il avait col­lé bout à bout des moments piochés au hasard du séjour passé avec ces femmes. Du coup, le mon­tage sem­ble décousu, et l’ensem­ble perd la force qu’il aurait eu avec une véri­ta­ble con­struc­tion. À voir le manque d’idées ciné­matographiques du réal­isa­teur, on aurait presque préféré lire un recueil fourni de la vie de ses femmes, un espace où leur parole aurait pu se déploy­er à leur juste valeur.

Tous ses défauts n’en­lèvent rien au courage d’Er­wann Briand, tra­ver­sant l’I­rak trois mois à peine après l’in­va­sion améri­caine, sans savoir s’il allait attein­dre les mon­tagnes kur­des. Ni au courage des ces femmes, toutes attachantes. Dom­mage que ce sujet si fort, pour­tant orig­i­nal (des femmes sol­dates) ne soit pas porté par un vrai regard, à l’op­posé du mag­nifique dernier film d’Hin­er Saleem, qui pre­nait le même décor, Dol ou la val­lée des tam­bours.