On con­naît de Stare­witch ses ingénieux trucages, ses stop-motions met­tant aux pris­es mar­i­on­nettes et macch­a­bées d’insectes. On les con­naît sou­vent de nom, de répu­ta­tion, au gré d’une vidéo volée sur YouTube ou d’une recom­man­da­tion bien inspirée. Aujourd’hui, on peut les voir sur grand écran, durant quelques petites semaines, après avoir pu appréci­er il y a quelques années – tou­jours grâce au même dis­trib­u­teur, Les Aca­cias – le pro­gramme inti­t­ulé Les Con­tes de l’horloge mag­ique réu­nis­sant quelques-uns de ses plus auda­cieux essais. Les Fables de Stare­witch se con­cen­trent sur son tra­vail durant les années 1920 et 1930 autour des fables de La Fontaine.

Stare­witch est ce drôle d’animateur qu’on a un temps com­paré à Walt Dis­ney et que l’Histoire a peu à peu englouti, quelques avaries de pro­duc­tion le con­damnant à un sus­pect scep­ti­cisme. Les hasards et la volon­té de quelques per­son­nes font ressur­gir de temps à autres le génie de cet homme et de son œuvre. Stare­witch se fait engager au tout début du siè­cle dernier dans un musée de Litu­anie abri­tant un départe­ment spé­cial­isé sur les insectes ; et c’est amusé ou fasciné par ces drôles de cadavres noirs et poilus que Ladis­las se met en tête de jouer au péd­a­gogue. Réan­i­mant image par image, avec des ficelles, ces corps brin­que­bal­ants, il tente d’expliquer et d’analyser la vie des bêtes, il en fera d’ailleurs son pre­mier vrai film en 1911 avec la pre­mière ver­sion de La Cigale et la four­mi, et se con­fronte à un pre­mier échec : loin d’aider les petites têtes blondes à assim­i­l­er leur leçon de biolo­gie, il les dis­trait, il les émer­veille. Il ne pour­ra plus se dévêtir de ce don.

Poussé vers la sor­tie par la révo­lu­tion bolchévique comme nom­bre de cinéastes russ­es (il pousse même le vice jusqu’à se déclar­er libéral), il émi­gre en région parisi­enne en 1920. De là, il va écrire et réalis­er ses plus beaux films, Le Roman de Renart en 1930 bien sûr mais aus­si quelques courts-métrages pas piqués des han­netons. Par­mi ceux-ci, on retrou­ve ceux qui façon­nent le pro­gramme des Fables. La Cigale et la four­mi ren­voie à la fable de La Fontaine mais en plus acide encore, nul insecte n’en sor­ti­ra gran­di : la cigale est une artiste bohème, égo­tiste, libre mais sans atten­tion pour le monde, tan­dis que la four­mi est bien ce Schtroumpf à lunettes insup­port­able. Ce tronçon du pro­gramme est le seul à partager avec les films russ­es précé­dents l’utilisation des insectes morts qui réap­pa­rais­sent à la vie, dégin­gandés, comme aspirés par un souf­fle invis­i­ble. Cette aspi­ra­tion démi­urgique à petite échelle est assez fasci­nante, si ce n’est incon­fort­able. Car rien n’est don­né pour acquis chez Stare­witch, le tem­po, la nar­ra­tion et les choix formels ne prémâchent rien : le pub­lic est tout autant acteur que les ecto­plasmes mor­bides pro­jetés devant lui, il faut faire l’effort de s’imprégner de l’atmosphère. Les autres films du pro­gramme met­tent en scène des ciné-mar­i­on­nettes, rejoignant par là une tra­di­tion moins ambiguë de l’animation.

Le Lion et le moucheron renoue ain­si avec une volon­té bur­lesque assez rafraîchissante, col­lant de très près à la fable d’origine mais se per­me­t­tant quelques envolées lyriques grâce à l’expression des mar­i­on­nettes et à leur ani­ma­tion sac­cadée. Le lion est un roi déca­dent, ses mous­tach­es frisent comme des fils mâchouil­lés, ses gig­ote­ments le ren­dent tout autant ridicule qu’attachant, et s’installe alors une poésie toute par­ti­c­ulière, à l’instar de l’irruption d’un chat ter­ror­iste par­mi une fête jazzy pré­parée par deux rongeurs dans Le Rat de ville et le rat des champs. Si on sent ici et là poindre un pro­pos poli­tique qui peut paraître sus­pect aujourd’hui – la vision du peu­ple qu’a Stare­witch dans Les Grenouilles qui deman­dent un roi est assez méprisante – il faut replac­er cela dans un con­texte qui nous échappe de nos jours, et se con­tenter (c’est déjà beau­coup) d’apprécier le plaisir fasci­nant procuré par ces êtres de papi­er et de chlo­ro­forme qui s’agitent pour réin­ve­stir la comédie humaine.