Les Enquêtes du départe­ment V, dont ce Pro­fa­na­tion représente le deux­ième volet après Mis­éri­corde en 2012, sont issues de romans écrits par Jus­si Adler-Olsen. En com­mun, un duo de flics aux car­ac­téris­tiques évidem­ment fort mar­quées, et une intrigue à la froideur toute scan­di­nave – ce n’est effec­tive­ment pas en vain que la pro­mo du film s’épuise à le reli­er à Mil­le­ni­um, en tout cas en ter­mes de thé­ma­tique. Seule­ment voilà, à jouer au jeu des références, on se plie égale­ment à celui des com­para­isons – et celle-ci ne joue guère en faveur du film de Mikkel Nør­gaard.

La floris­sante lit­téra­ture poli­cière actuelle a sub­sti­tué en grande par­tie au privé soli­taire des bouquins de Ray­mond Chan­dler le duo de flics, générale­ment faits pour se com­pléter l’un l’autre[1]. Cha­cun de ces per­son­nages fonc­tion­nant comme une cham­bre d’é­cho pour son parte­naire, le polar tient là une richesse nar­ra­tive con­stante[2] et une dynamique intel­lectuelle bien rodée. Chez Jus­si Adler-Olsen, nous avons donc d’un côté le Danois Carl Mør­ck, inter­prété par Niko­laj Lie Kaas, per­son­nage de flic con­sumé par son job, aso­cial mais bril­lant, soutenu par son parte­naire Hafez el Assad (Fares Fares), un Syrien plus posé – celui des deux à garder les pieds sur terre. Alors que Mis­éri­corde tendait à vouloir pos­er les rela­tions entre les deux flics, Pro­fa­na­tion est le film de Mør­ck : mis sur la piste d’une affaire vieille de vingt ans par le sui­cide d’un ancien flic qui lui laisse un dossier de dou­ble meurtre sor­dide en guise de legs tes­ta­men­taire, ce flic dur ne lais­sera rien en repos tant qu’il n’au­ra pas mis un terme à l’en­quête. Impuis­sant, en retrait, Assad va l’as­sis­ter du mieux qu’il peut tan­dis que Mør­ck flirte dan­gereuse­ment avec les abysses…

Bien respecter les consignes de sécurité

Mise en cause, la jeune généra­tion d’une caste de puis­sants agis­sant en toute impunité, mul­ti­pli­ant les actions délictueuses et sor­dides jusqu’à com­met­tre l’ir­ré­para­ble, façon Orange mécanique en blaz­ers et cra­vates en soie. Déjà à ce stade, la par­en­té avec le trip­tyque de Stieg Lars­son est sen­si­ble. Ce n’en est que plus vrai lorsque le film nous offre son pre­mier per­son­nage véri­ta­ble­ment fasci­nant : Kim­mie Lassen (une Dan­i­ca Cur­cic pro­pre­ment habitée), une anci­enne mem­bre de la bande désor­mais fugi­tive. Au ban de la société, évolu­ant à la marge et dans les ombres, frap­pée de folie, Kim­mie est une autre Lis­beth Salan­der, tout aus­si fasci­nante, tout aus­si dan­gereuse… et bien moins orig­i­nale.

Lorsqu’elle et Mør­ck se font face, faisant assaut de mis­an­thropie et de dés­espoir au ser­vice de leur cause, le film sem­ble vouloir adopter une approche encore inédite : celle d’une enquête au ser­vice d’une morale for­cé­ment sub­jec­tive plutôt qu’à celui de la jus­tice – un film de franc-tireur, aux pro­tag­o­nistes à la noirceur effrayante et séduisante, tan­dis qu’en marge, les nor­mat­ifs tels qu’As­sad con­tem­plent, impuis­sants. Mais, par­venu au seuil de l’abîme, Pro­fa­na­tion recule, revient dans des sen­tiers bien plus rebat­tus, préférant une pro­gres­sion sans heurts, aux ténèbres certes pro­fondes, mais déjà large­ment explorées – par Stieg Lars­son notam­ment. Le dis­cours du réal­isa­teur Mikkel Nør­gaard et de ses mon­teurs Morten Egholm et Fred­erik Strunk n’est pour­tant pas avare de détails com­plaisants : prenant le spec­ta­teur à témoin, le film va don­ner régulière­ment les clés de l’in­trigue à son audi­toire, tan­dis que son duo d’en­quê­teurs avance à l’aveu­gle. Saisi d’ef­froi, le spec­ta­teur en sait bien plus que ce qu’il devrait, tan­dis que les per­son­nages privés de ces infor­ma­tions pro­gressent de façon un peu gra­tu­ite. Déter­miné à nous plonger dans les ténèbres, Mikkel Nør­gaard choisit la facil­ité au mépris d’un sérieux nar­ratif qui eut été bien plus fasci­nant – c’est raisonnable­ment bien fait, mais effroy­able­ment super­fi­ciel. Quand on plonge son regard dans les abysses niet­zschéen et qu’on entend que les ténèbres nous ren­dent ce regard, il vaut mieux éviter de rester der­rière une vit­re pro­tec­trice.

Notes

Notes
↑1 En grande par­tie, parce que le flic soli­taire a encore de beaux représen­tants, tel l’Er­len­dur d’Ar­nal­dur Indriða­son.
↑2 Excep­té peut-être dans les bre­bis galeuses du genre telles que Turn­er et Hooch.