Les Éléphants dans la brume dépeint une com­mu­nauté mécon­nue, présente au Népal et dans cer­taines régions d’Asie du Sud : celle des kin­nars, une minorité réu­nis­sant des per­son­nes trans­gen­res. Leur sin­gu­lar­ité tient à ce que cette iden­tité ne relève pas seule­ment du genre, mais s’inscrit aus­si dans des pra­tiques religieuses mar­quées notam­ment par le culte de la divinité hin­doue Bahuchara Mata. Organ­isées en foy­ers com­mu­nau­taires, les kin­nars for­ment ain­si un groupe hiérar­chisé, au sein duquel les plus âgées jouent auprès des nou­velles venues le rôle de mères et de fig­ures de trans­mis­sion. Cette dimen­sion spir­ituelle con­tribue à leur con­fér­er une place para­doxale dans la société – leurs pou­voirs de béné­dic­tion et de malé­dic­tion engen­drent à la fois une forme de respect et de méfi­ance. Abi­nash Bikram Shah se focalise plus pré­cisé­ment sur Pirati, présen­tée comme l’une des fig­ures mater­nelles les plus impor­tantes de la com­mu­nauté, dans un réc­it qui bas­cule bru­tale­ment à mi-par­cours. D’abord mélo­dra­ma­tique, le film exam­ine les tiraille­ments de Pirati, qui doit incar­n­er un mod­èle pour les siens alors même qu’elle entre­tient secrète­ment une his­toire d’amour avec un homme de la ville, ce qui entre en con­tra­dic­tion avec ses pré­ceptes religieux. Les Éléphants dans la brume mute ensuite en thriller, avec la dis­pari­tion de l’une de ses filles adop­tives qui fait naître le soupçon d’un crime trans­pho­be. Accom­pa­g­née de plusieurs de ses cama­rades, Pirati tente de con­va­in­cre une police réti­cente d’entreprendre des recherch­es et d’enquêter sur les hommes du vil­lage.

Ce réc­it en deux temps per­met d’ob­serv­er le fonc­tion­nement de la com­mu­nauté dans toute son ambiva­lence, notam­ment à tra­vers le lien entre l’individu et le groupe. Dans la pre­mière par­tie, l’appartenance à ce col­lec­tif appa­raît comme un poids pour Pirati, qui rêve de s’en affranchir en par­tant en Inde avec son amant ; dans la sec­onde, elle per­met à ces êtres mar­gin­al­isés de faire front face aux dis­crim­i­na­tions d’une société intolérante der­rière sa bien­veil­lance de façade. Abi­nash Bikram Shah dresse ain­si un por­trait minu­tieux de ce groupe con­sti­tu­ant autant un refuge (un espace de sol­i­dar­ité pour des mar­gin­aux) qu’un ghet­to (les kin­nars sont tolérées à con­di­tion d’être reléguées à la périphérie d’un vil­lage). Mais cette approche qua­si soci­ologique mar­que peut-être aus­si la lim­ite des Éléphants dans la brume, dont les évo­lu­tions nar­ra­tives ten­dent à pro­duire un exposé des mécaniques d’ostracisation d’une minorité – chaque étape de l’enquête sem­ble des­tinée à illus­tr­er un nou­v­el aspect de la con­di­tion des kin­nars. Si le film restitue leur manière d’évoluer et de négoci­er avec l’extérieur, il peine en défini­tive à accéder à leur intéri­or­ité et à la spé­ci­ficité de leur rap­port au monde – à ce titre, la ques­tion religieuse est sous-traitée et vite reléguée à un élé­ment de déco­rum. La frus­tra­tion est d’autant plus grande dans les dernières min­utes, qui pro­posent une vision forte à la lisière du sur­na­turel et cette fois véri­ta­ble­ment mys­tique. Mais s’il puise directe­ment dans les croy­ances kin­nars, le film se rabat alors sur une lec­ture sym­bol­ique et poli­tique (la revanche des opprimés), faute d’avoir fig­uré la vie spir­ituelle des per­son­nages.