En 2013, Xavier Dolan réal­i­sait un clip estampil­lé « choc » pour Indo­chine. Leur titre « Col­lege Boy » accom­pa­g­nait une suc­ces­sion d’im­ages au style sulpicien (entre le noir et blanc et les nom­breux ralen­tis) pour dénon­cer le har­cèle­ment sco­laire, avec comme acmé une cru­ci­fix­ion dans une cour de récréa­tion. S’il serait sans doute exces­sif d’en faire une matrice esthé­tique, on voit pour­tant, depuis une dizaine d’an­nées, un cer­tain nom­bre de cinéastes habitués des grands fes­ti­vals inter­na­tionaux (Lukas Dhont, exem­plaire­ment) mâtin­er cette même bru­tal­ité ado­les­cente d’une joliesse stan­dard­is­ée. Présen­té dans la sec­tion Panora­ma du fes­ti­val de Berlin, Les Belles Créa­tures, deux­ième long-métrage de l’is­landais Guð­mundur Arnar Guð­munds­son, fait red­outer dans ses pre­miers instants cet entrelace­ment sys­té­ma­tique de vio­lence apprêtée et de lyrisme clipesque.  Par l’en­trem­ise de la voix-off d’Addi, un garçon de 14 ans, le film nous fait décou­vrir le quo­ti­di­en de sa bande agitée. Le per­son­nage prend sous son aile un nou­veau venu, souf­fre-douleur ren­fer­mé sur lui-même, dont il se rap­proche de plus en plus. Tous les deux se tien­nent légère­ment en retrait des autres au cours de leurs journées d’er­rances bagar­reuses et illicites, où ils arpen­tent sans sur­veil­lance un envi­ron­nement désolé.

Avec son goût affec­té du flou, ses images à la poésie générique (des rideaux trans­par­ents qui flot­tent dans le vent ; de puis­sants rayons de soleil tra­ver­sant les feuilles des arbres), la mise en scène, au ser­vice d’un pro­gramme aus­si doloriste que mis­éra­biliste, paraît d’abord man­quer de relief. Le film finit toute­fois par con­va­in­cre davan­tage lorsqu’il s’attarde sur chaque mem­bre de la bande, pour pren­dre le temps de mieux les car­ac­téris­er.  C’est notam­ment le cas des scènes focal­isées sur Kon­ni, le plus incon­trôlable et agres­sif (on le surnomme « l’an­i­mal »), dont le goût pour la destruc­tion gra­tu­ite apporte un peu de rugosité à l’approche trop ouvragée de l’ensemble. C’est lui qui porte la bas­cule romanesque et amère de l’intrigue, qui voit Addi pren­dre pro­gres­sive­ment con­science de son décalage par rap­port à cette viril­ité tox­ique. La belle idée du scé­nario est de mêler cette mat­u­ra­tion à un argu­ment dis­crète­ment fan­tas­tique : l’adolescent se décou­vre pro­gres­sive­ment un don de voy­ance. Ses rêves pré­moni­toires col­orent la mise en scène de visions plus sin­gulières, en par­ti­c­uli­er celle d’un spec­tre brumeux sur­gis­sant à plusieurs repris­es. Guð­munds­son fait preuve d’une cer­taine inven­tiv­ité dans cette veine onirique rehaus­sant des élé­ments prosaïques d’une portée fan­tas­tique : un oiseau géant se révèle être en vérité un nuage à la forme étrange ; des antag­o­nistes sont ani­mal­isés par des sons ou des détails (un tatouage dans le dos) ; l’eau d’une vision vient petit à petit se refléter de manière sur­na­turelle sur les murs décrépis d’une mai­son vétuste.

Ce ver­sant du film creuse par ailleurs un hori­zon de con­te assez explicite – en témoigne un per­son­nage de beau-père sor­ti de prison, que la mise en scène dépeint comme une sorte d’o­gre par une série d’effets (des sons bes­ti­aux, la manière dont son corps écrase le cadre, etc.). Com­mence alors à poindre une dimen­sion presque grotesque mais qui reste inex­ploitée, Guð­munds­son lui préférant une atmo­sphère un peu trop sché­ma­tique­ment pesante. Face à la bru­tal­ité des per­son­nages, on pour­rait croire le titre ironique ; il ne l’est en réal­ité aucune­ment. Si le film, par sa pein­ture d’un groupe qui se délite et la mise en scène de vio­lence sex­uelles, fait par­fois penser à Spet­ters, il lui manque la frontal­ité tein­tée d’ironie et d’ambivalence dont témoigne Ver­ho­even. Là où Spet­ters sig­nifi­ait à la fois « éclabous­sures » et « beaux goss­es », les « belles créa­tures » finis­sent ici rat­trapées par cette ten­ta­tion enjo­liveuse que l’on red­outait ini­tiale­ment. En ce sens, le titre orig­i­nal – Berdrey­mi (« cauchemar » en islandais) — ne lui con­vient pas beau­coup mieux. Le romanesque du film, qui con­tre­bal­ance un peu sa com­plai­sance, demeure tim­o­ré : en épou­sant le point de vue d’Ad­di, le réc­it se teinte certes de fan­tas­tique, mais aus­si de la « nor­mal­ité » du per­son­nage (qu’il con­fesse de lui-même au détour d’une pen­sée retran­scrite par la voix off). Le film en tire à la fois sa force et sa faib­lesse : une belle sen­si­bil­ité ado­les­cente, mais qui reste un peu trop sage.