Inspiré de faits réels, Leçon de class­es nous rep­longe dans les dernières heures du com­mu­nisme en Europe de l’Est. Mais plutôt que de faire l’ex­a­m­en à grande échelle de tout un sys­tème poli­tique, le film choisit le chemin de l’al­lé­gorie en cir­con­scrivant l’en­jeu à une poignée d’élèves d’un col­lège de Bratisla­va mal­menés par une pro­fesseure qui a fait du favoritisme et de la petite cor­rup­tion la base de ses rela­tions avec les autres. L’idée n’est en soit pas inin­téres­sante : plutôt que d’en­fon­cer des portes ouvertes et de prêch­er les con­va­in­cus en rap­pelant à quel point l’idéolo­gie était en déliques­cence à la fin des années 1980, le réc­it veut offrir une réflex­ion sur l’éthique indi­vidu­elle et l’ex­er­ci­ce du libre-arbi­tre face aux abus de pou­voir. L’am­bi­tion est plutôt belle mais il aurait fal­lu pour cela que le pro­jet soit un peu plus aven­tureux et prenne davan­tage de dis­tances avec un scé­nario exces­sive­ment bal­isé, des dia­logues sur-écrits qui con­damnent les acteurs à une cer­taine raideur dans leur inter­pré­ta­tion. Surtout, il aurait fal­lu que le pro­pos soit net­te­ment moins manichéen, la ligne moins nette entre la morale à respecter et ses écarts, entre les per­son­nages por­teurs d’un renou­veau et ceux qui, engoncés dans leur lâcheté, ne fer­ont que per­pétr­er l’ex­is­tence d’un sys­tème pour­ri jusqu’à l’os. Trop lis­i­ble dans son dis­posi­tif et ses objec­tifs, la con­struc­tion des pre­mières scènes ne vise qu’à entretenir un sus­pense arti­fi­ciel, repous­sant tou­jours à plus tard la révéla­tion des raisons pour lesquelles les deux dirigeantes de l’é­cole ont décidé de con­vo­quer l’ensem­ble des par­ents d’élèves pour stat­uer sur le sort de la pro­fesseure fau­tive. À coup de flash­backs savam­ment dosés, le pot-aux-ros­es se dévoile pro­gres­sive­ment sous les yeux d’un pub­lic médusé dont la plu­part con­teste les accu­sa­tions.

Cherchez la faute

On ne com­prend que trop bien l’ob­sta­cle auquel les quelques auda­cieux se con­fron­tent en voulant faire tomber la tête de la cor­rompue : avouer le manque d’im­par­tial­ité de l’en­seignante vis-à-vis de ses élèves, ce serait recon­naître d’avoir accep­té d’ef­fectuer quelques largess­es (des cours­es, le ménage, une coupe de cheveux, etc.) pour encour­ager le favoritisme. Entre les qua­tre par­ents plaig­nants et le reste de l’assem­blée, une ligne claire se des­sine : celle de la bonne foi et de l’ex­i­gence de vérité. Sur le même canevas que Douze hommes en colère, il s’a­gi­ra donc d’ar­gu­menter, de dis­tiller le doute, de faire chang­er d’avis pour que la pro­fesseure ne jouisse plus de son impunité. Ajouté à la raideur du huis-clos dans la salle de classe, l’un des gros prob­lème du film réside dans l’ex­ces­sive lis­i­bil­ité des dia­logues qui pren­nent soin de laiss­er le chaos à l’ex­térieur : à chaque déc­la­ra­tion d’un per­son­nage, cha­cun se tait, devient le spec­ta­teur d’une tirade, atten­dant sage­ment son tour pour répli­quer. De fait, aucune vie, aucune spon­tanéité, aucun débor­de­ment inat­ten­du ne sem­blent pou­voir s’im­mis­cer dans cet enchaîne­ment très con­ven­tion­nel de scènes dont le seul enjeu, on l’au­ra dev­iné bien trop tôt, sera de con­va­in­cre les réti­cents à oser pren­dre posi­tion pour faire bas­culer le reste de la com­mu­nauté. Le spec­ta­teur, lui, aura rapi­de­ment com­pris quel camp choisir : faisant l’é­conomie de toute ambiguïté, le réc­it ne cherche même pas à nous faire croire que la hiérar­chie pour­rait être de con­nivence avec de telles pra­tiques. La cor­rup­tion n’est donc plus l’af­faire d’un sys­tème mais ne relève que d’une ini­tia­tive indi­vidu­elle qu’on peut con­damn­er sans détour.

La farce à reculons

L’une des pistes qu’au­rait pu davan­tage explor­er le long-métrage de Jan Hře­be­jk, c’est celle de la farce. Quitte à jouer sur le grotesque des sit­u­a­tions et à forcer le trait sur les per­son­nages, Leçons de class­es aurait pu adopter une pos­ture plus cor­ro­sive et pince-sans-rire, capa­ble de dis­tiller un véri­ta­ble malaise. Par instants, la mise en scène effleure cette option : c’est par­ti­c­ulière­ment prég­nant dans les scènes d’in­térieurs, où les apparte­ments de l’ère com­mu­niste devi­en­nent le théâtre de scènes impudiques (encour­agées par l’ex­iguïté des lieux ou la mul­ti­plic­ité des portes-fenêtres), où les per­son­nages sem­blent hap­pés par le trag­ique absurde de leur exis­tence, entre ten­ta­tives de sui­cide au gaz et réc­on­cil­i­a­tions sur l’or­eiller. Le per­son­nage de la pro­fesseure — une manip­u­la­trice indéchiffrable — en est cer­taine­ment l’in­car­na­tion la plus trou­blante : sou­vent filmée de face, la pri­vant même d’un hors-champ qui explicit­erait trop facile­ment le dou­ble jeu auquel elle se livre au nez et à la barbe de tous, la caméra s’a­muse à faire ressor­tir tout le grotesque de ses colères, réduisant à une por­tion assez ridicule son véri­ta­ble pou­voir de nui­sance. Si le film se laisse par­fois ten­ter par la farce cynique — aidé, il faut le dire, par l’ac­trice prin­ci­pale qui parvient à porter l’outrance de son per­son­nage sans jamais avoir recours à un sec­ond degré com­plice avec le spec­ta­teur –, il n’au­ra finale­ment pas l’au­dace de pren­dre une autre voie que celle de la fable moral­isatrice. À forcer le trait sur les injus­tices qui découlent de la sit­u­a­tion ini­tiale, on com­prend bien que le réal­isa­teur ne se donne pas d’autres pos­si­bil­ités que de con­clure par un hap­py end où cha­cun aura pris ses respon­s­abil­ités dans l’af­faire pour lever le voile sur la vérité. La dernière scène — sorte de clin d’œil qui joue sur le comique de répéti­tion — achève de réduire la portée du film au seul per­son­nage de la pro­fesseure, finale­ment seule fau­tive et entrave à l’équité. C’est mal­heureuse­ment bien insuff­isant pour que Leçon de class­es offre davan­tage qu’un plaisir sans con­séquences alors que son sujet por­tait en lui le poten­tiel d’une grav­ité non dénuée de grotesque.