Brûlant et douloureux, Le Thé d’A­nia est, con­traire­ment à la recette tra­di­tion­nelle, pau­vre en sucre. Les quelques gouttes de douceur ver­sées par Saïd Ould-Khe­li­fa dans son drame s’é­va­porent dans une Algérie con­tem­po­raine con­sumée par la ter­reur.

Meh­di est un écrivain qui vit seul reclus dans son apparte­ment d’Al­ger. Paralysé dans les angoiss­es qua­si-pri­males d’une bête traquée, piégé dans un mutisme aux fron­tières de la folie, ses seules com­pagnes sont ses bouteilles d’al­cool, une hor­loge, et les papiers sus­pendus à des fils à linge, témoins de sa détresse humaine et de ses pul­sions pas­sion­nées. Par sa fenêtre il observe Ania. Elle porte des robes col­orées, par­fois accroche son regard et lui sourit, sou­vent lui dépose du thé devant sa porte. S’il la rejoint dans cet autre monde, juste en face, il pour­ra peut-être libér­er sa parole.

Tels les apho­rismes peints avec la grâce d’un cal­ligraphe par Meh­di sur ses murs, tou­jours cachés par l’ac­teur ou inachevés par le per­son­nage, le film de Saïd Ould-Khe­li­fa reste vague­ment inac­ces­si­ble. Le jour­nal­iste et homme de théâtre nous pro­pose certes une réal­i­sa­tion extrême­ment soignée, basée sur les pro­fondeurs de champ, le jeu du cadrage, une très belle lumière et les reflets dans les miroirs. Mais cette volon­té d’esthétisme est étayée par une nar­ra­tion économe, con­fuse. La mise en scène pointe alors des sym­bol­es dont le sens échappe au spec­ta­teur, chez qui, hélas, s’in­stalle une impres­sion de lour­deur. Dia­logues tac­i­turnes, longueurs des scènes, rela­tions entre les per­son­nages obscures, même si le réal­isa­teur tente de don­ner du corps à la psy­cholo­gie des êtres en jeu (par le biais de scènes de cauchemars ou de sou­venirs par exem­ple), jamais l’on n’ac­cède pleine­ment au sens pro­fond de l’ac­tion.

Car le con­texte poli­tique du réc­it, une Algérie rav­agée par le ter­ror­isme inté­griste d’un côté, la vio­lence d’un État répres­sif de l’autre, n’est sug­géré que par une seule phrase, mise en exer­gue, « Après 150 000 morts et des mil­liers de dis­parus… ». Suis-je vrai­ment la seule à ignor­er la cause de cette hécatombe ? L’on a tous en tête les échos loin­tains d’un mas­sacre à Bli­da ou d’exé­cu­tions som­maires à Oran, mais qu’en est-il actuelle­ment ? Acca­parés par l’élec­tion d’un pape ou l’en­vol d’un avion, les médias oublient les hor­reurs quo­ti­di­ennes qui se tra­ment dans un pays frère. Pour­tant, la secré­taire de Med­hi au ser­vice des décès d’Al­ger égrène, chaque jour, d’un ton sec et froid forgé par l’habi­tude, les vic­times : jour­nal­istes, mères de famille, insti­tu­teurs… L’aber­ra­tion est insouten­able : nous avons à nos fenêtres une terre qui a été française plus d’un siè­cle et qui n’in­téresse per­son­ne, sauf en matière de foot­ball.

En prenant le par­ti de l’ap­proche émo­tive plutôt que didac­tique, Saïd Ould-Khe­li­fa repro­duit incon­sciem­ment la sit­u­a­tion réelle. Le spec­ta­teur, comme le citoyen, est obligé de s’ac­crocher, de faire son bout de chemin de son côté pour combler ses carences fon­da­men­tales. On décou­vre alors, en cher­chant, que sous cou­vert de «lutte anti-ter­ror­iste», les autorités algéri­ennes usent con­tre les opposants (de gauche, islamistes ou berbéristes) de tech­niques de tor­ture innom­ma­bles appris­es des troupes français­es elles-mêmes pen­dant la guerre[1]. Cru­elle ironie. De l’autre côté, les groupes armés islamistes ter­rorisent les foules et mas­sacrent des pop­u­la­tions entières. « Est-ce ain­si que les hommes vivent ? » se deman­dent Aragon et Meh­di.

Pas éton­nant, dès lors, que l’im­age la plus mar­quante du film soit celle du vis­age crispé de Miloud Khetib, reflet tumé­fié de l’indi­ci­ble qui ronge son per­son­nage. Peu de choses apaisent cette vision. Ni les yeux de biche d’Ar­i­ane Ascaride, qui reprend avec bon­heur son rôle-type de Jean­nette du film de Guédigu­ian. Ni la poésie de l’ac­cordéon dia­tonique de Marc Per­rone. Ni même l’in­croy­able pho­togénie de la ville d’Al­ger, sub­lime, révélée l’an dernier par Nadir Moknèche dans Viva Lald­jérie.

Il est d’ailleurs à saluer ces réal­isa­teurs (dont Tony Gatlif avec Exils) qui, depuis quelques années, nous appor­tent des images de l’Al­gérie actuelle. Ils aident à don­ner une con­sis­tance, une exis­tence même, à une nation dont les racines s’en­tremê­lent aux nôtres et avec qui, comme avec Ania sur le bal­con d’en face, une vraie ren­con­tre pro­duirait enfin quelques sourires.

Notes

Notes
↑1 cf. 32ème ses­sion du Tri­bunal per­ma­nent des peu­ples, saisi par le Comité Jus­tice pour l’Al­gérie, www.algrie-tpp.org