Même s’il se dis­tingue par la beauté de ses plans et de ses cadrages, c’est-à-dire par son aspect stricte­ment visuel, le troisième long-métrage du Tunisien Mohamed Zran pèche par son ton con­venu : Le Prince, à l’im­age de ses deux per­son­nages prin­ci­paux, se noie mal­gré lui dans un piètre roman­tisme.

Bien sûr que l’his­toire est un peu guimauve ! mais elle a de quoi être sym­pa­thique : un fleuriste à cro­quer tombe amoureux d’une jolie fille qui se dan­dine sur l’av­enue Bour­gui­ba en robe rouge, une ban­quière de sur­croît. Et puis une toquade : Adel le fleuriste se décide à lui porter un bou­quet chaque matin à son bureau. Au boulot, ça les fait rigol­er les col­lègues, ça se moque, oulala, Adel est amoureux, et qu’on se fait gron­der par le patron (le pétil­lant Mustapha Adouani) parce qu’on est dis­trait et qu’on vole des fleurs pour sa bien-aimée. Le tout ren­du par de beaux plans rap­prochés ou de demi-ensem­ble, c’est égal, de Adel, la bouche en cœur, au milieu des fleurs coupées. Parce qu’il faut soulign­er l’in­tel­li­gence des plans de Zran ; les couleurs ont un éclat sin­guli­er, la mise en scène de cer­tains plans est sou­vent très habile. Retenons par exem­ple les regards croisés filmés par une caméra mobile lorsque Raouf (excel­lent Ahmed Snous­si) se rase devant un bout de miroir sous l’œil agité de Leila. Ou encore cette scène à la fois poignante et drôle qui proclame la fail­lite du jour­nal de Raouf : les per­son­nages sont filmés en plongée, alignés en rang d’oignons, l’air solen­nel et guindé. Le sérieux de la scène est con­tre­car­ré par la vision dro­la­tique du petit nain que nous n’apercevons que de dos et qui lit l’acte juridique de ban­quer­oute à haute voix. Et puis à voir Le Prince, on se dit que Zran est bour­ré de tal­ents quand il s’ag­it de mon­tr­er la Tunisie sous toutes ses cou­tures : le paysage est bougre­ment alléchant, le micro­cosme des deux héros attachant et juste ; il suf­fit d’en­ten­dre les lita­nies de la mère d’Adel et de voir la tête du père qui trinque. Par ailleurs, la sub­til­ité des plans, à la fois pic­turale et ciné­tique, est ren­for­cée par cer­tains élans d’im­pro­vi­sa­tion qui pimentent quelques séquences dans lesquelles le spec­ta­teur s’ou­blie. Une scène d’im­pro­vi­sa­tion par­ti­c­ulière­ment réussie rassem­ble Adel, Raouf et deux amies. C’est une scène noc­turne tournée sur les toits de Tunis, et les per­son­nages bavar­dent à la lueur des bou­gies qui révèle en clair-obscur leur vis­age. Cette scène est un joyeux foutoir, les pro­pos s’en­chaî­nent et s’en­tremê­lent avec bon­heur. Un peu comme dans le ciné­ma de Woody Allen, les per­son­nages par­lent les uns les autres, sans se préoc­cu­per de ce qui est dit. Un peu ivres ils se met­tent à chanter, d’autres dansent et Zran ne réus­sit jamais mieux son tra­vail de cinéaste que lorsqu’il saisit les accents d’au­then­tic­ité de ses acteurs. La caméra est mobile et oscille entre plans rap­prochés et plans moyens, offrant un spec­ta­cle gai qui marie avec tal­ent la douceur de la lumière et la vivac­ité de la parole.

Et mal­gré tout, Le Prince est un film qui échoue à retran­scrire la lib­erté qu’il se tar­gue de pou­voir offrir par le truche­ment d’une réflex­ion sur le rêve. Lib­erté mal­heureuse­ment annulée par le manque de con­sis­tance des deux héros du film qui sapent le tra­vail d’ensem­ble. Pourquoi avoir pris le par­ti d’at­tiédir Adel et Dou­nia ? Même si Zran souligne dans une note d’in­ten­tion qu’« Adel s’as­sume et se réalise comme un acteur social, et une con­science entre­prenante et dynamique qui refuse la tor­peur, la soumis­sion et le fatal­isme », Adel ne ren­voie au spec­ta­teur que l’im­age d’un garçon sans humour et buté, inca­pable d’habiter effec­tive­ment ses actes. Adel, même s’il livre chaque matin des fleurs à Dou­nia et ceci con­tre vents et marées, sem­ble comme écrasé par le socle mou­vant des rap­ports de force, écrabouil­lé par une mère tyran­nique, un patron exigeant et un cousin imprévis­i­ble. Et Dou­nia, même si elle domine clients imper­ti­nents et col­lègues charmeurs, est investie d’une morale dou­teuse dont l’amour même, on est prêt à le pari­er, ne saura la sauver. D’un côté un Adel godiche et mou comme un flan qui affecte la pudeur, de l’autre une ban­quière dure en affaire et pro­pre comme un sou neuf qui a honte de son amie un peu saoule. Leur romance, per­son­ne n’y croit, on en veut pour preuve la dernière scène : une fois en tête à tête au restau­rant, ils n’ont rien à se dire, muets comme des carpes, et on ne nous fera pas croire que c’est l’é­mo­tion.

L’idée sym­pa­thique de met­tre en scène un con­te mod­erne en prend donc un grand coup puisque elle vire au mau­vais roman­tisme. Autour d’une bière, Adel explique à son cousin, et ceci avec un petit ton moral­isa­teur s’il vous plaît, qu’il aime Dou­nia d’un amour « pur »: pau­vre cousin coureur de jupons, on ne peut s’empêcher de penser. Pen­dant ce temps, Dou­nia par­le sen­ti­ments avec son amie fan­faronne; leur con­ver­sa­tion est non seule­ment cliché mais manque aus­si de naturel (il faut en retenir que c’est mieux de se mari­er par amour, et puis que dans la vie il faut « s’é­clater »). Bref, Zran se cache der­rière des per­son­nages prin­ci­paux pas foli­chons et c’est dom­mage parce que l’autre rib­am­belle de car­ac­tères était per­ti­nente et émou­vante. On ne se lassera pas de repenser à cette scène dans laque­lle la mère d’Adel se décide folle de rage à régler son compte à la ban­quière qui brise le cœur de son fils. Sal­wa Mohamed, dans un jeu tout en excès, rend compte de sa colère en crescen­do, claquant la porte de chez elle, mau­gréant dans le bus et provo­quant un esclan­dre à la banque. On remar­quera d’ailleurs que le coup d’é­clat de la mère est le seul moment du film où Adel sem­ble sor­tir un tant soit peu de son abat­te­ment pour enfin ressen­tir vrai­ment un mélange de pitié et d’amour pour sa mère.

Autrement dit, le manque de pro­fondeur des deux acteurs prin­ci­paux donne un film tiède et truf­fé de longueurs mal­gré de nom­breux bons moments ; on voudrait faire la peau à Dou­nia et Adel et don­ner la vedette à tous les autres. Espérons un prochain film plus rugueux qui sente moins la guimauve. Parce que si le rêve de tout un cha­cun, c’est d’épouser un fleuriste pas mar­rant et une ban­quière mor­tifère, autant aller se saouler avec le cousin Mounir, dés­abusé mais sym­pa­thique.