Comé­di­en désor­mais fam­i­li­er, acteur fétiche de Robert Guédigu­ian, Jean-Pierre Dar­roussin se lance ici dans sa sec­onde expéri­ence de réal­isa­teur — après le court-métrage C’est trop con en 1995 — en adap­tant un roman d’Em­manuel Bove, écrivain dis­cret de la pre­mière moitié du vingtième siè­cle, tout en se don­nant le rôle prin­ci­pal. Avo­cat issu d’un milieu aisé, Charles Ben­esteau décide un jour que ce monde arro­gant et super­fi­ciel n’est plus le sien. Il part vivre en anonyme dans le XXe arrondisse­ment (“le plus sin­istre de Paris” dira-t-on) où il peut, pense-t-il, men­er la vie d’un homme ordi­naire, vaquant à ses ten­ta­tives d’écri­t­ure, dis­pen­sant gra­tu­ite­ment des con­seils juridiques à ses voisins, tâchant de faire le bien autour de lui… tout en vivant sur sa part d’héritage. Un des quelques para­dox­es de l’at­ti­tude d’un homme chez qui sub­sis­tent quelques traces de l’é­d­u­ca­tion qu’il voudrait laiss­er der­rière lui. Les pre­miers plans cer­nent déjà un per­son­nage absol­u­ment seul, qu’il se laisse aller à des mono­logues intérieurs, roule à vélo par­mi les voitures parisi­ennes, ou couche ses réflex­ions sur un car­net avec un sty­lo à plume. Et con­traire­ment à ses attentes, la nou­velle vie qu’il recherche ne le rap­prochera pas du com­mun des mor­tels, ni l’aidera à y trou­ver sa place. Son atti­tude altru­iste poussée jusqu’à l’a­ban­don de lui-même, sa vision quelque peu idéal­isée des gens ordi­naires et sa rel­a­tive absence au monde finiront par attir­er sur lui la per­plex­ité, la sus­pi­cion de ceux dont il voulait vivre la vie.

La mise en scène de l’isole­ment et du décalage total du pro­tag­o­niste con­stitue la prin­ci­pale réus­site du film. Un usage habile des gros plans sur le vis­age de cet homme traduit non seule­ment son intéri­or­ité, mais aus­si, par le mon­tage, son déphasage par­fois absurde avec son envi­ron­nement (voir la scène où il inter­cède auprès d’un polici­er en faveur d’un prévenu… dont il n’est que le con­seiller offi­cieux). Mais l’élé­ment qui reflète le mieux son isole­ment et sa coupure avec le monde, c’est Paris, qua­si-per­son­nage du film. Omniprésents dans le métrage, les sons ambiants du quarti­er pop­u­laire con­trastent avec le silence de l’en­vi­ron­nement immé­di­at de Ben­esteau. Une caméra plutôt mobile explore les intérieurs d’ap­parte­ments et les façades parisi­ennes. Elle isole Ben­esteau au milieu de ce décor, et même l’en fait par­fois dis­paraître : ain­si le voit-on descen­dre un escalier et sor­tir lente­ment du cadre, tan­dis que la caméra pour­suit son panoramique pour bal­ay­er la voie déserte.

“Pas si grave”

Le cinéaste est moins heureux quand il tente de met­tre en scène l’im­pact social de l’at­ti­tude de son per­son­nage, notam­ment son rôle révéla­teur de la mesquiner­ie de son entourage, bour­geois ou gens du peu­ple. Défaut d’adap­ta­tion d’une œuvre au con­texte social plus ancien, ou héritage du sim­plisme de cer­tains per­son­nages que l’ac­teur Dar­roussin a incar­nés ? Les por­traits de ceux (famille bour­geoise, voisins soupçon­neux) qui dévoilent leur étroitesse d’e­sprit devant le com­porte­ment de Ben­esteau et sous son regard dés­abusé, sont sou­vent grossière­ment esquis­sés, voire car­i­cat­u­raux (le face-à-face muet entre le héros et l’artiste pédant en tenue kitsch était vrai­ment dis­pens­able). Sans doute les quelques inserts sig­nifi­ants, tel ce plan sur des pigeons se dis­putant un bout de pain, auraient-ils suf­fi à exprimer un pro­pos social sans l’alour­dir. Heureuse­ment, Dar­roussin a la mod­estie de ne pas pren­dre son film plus au sérieux qu’il ne devrait. La fausse fin, qui adoucit certes un peu l’er­rance tour­men­tée de Ben­esteau, désamorce aus­si ce con­stat social plutôt raté, en sug­gérant que tout cela n’est pas si grave. Elle con­clut un film sin­guli­er, mi-figue mi-raisin, mais dont demeure un voy­age intérieur fasci­nant à défaut d’être ver­tig­ineux.