Pour son pre­mier long-métrage de fic­tion en tant que réal­isatrice, Béa­trice Pol­let (sans rap­port avec Jean-Daniel) a mis en scène les tâton­nements exis­ten­tiels d’une jeune archéo­logue, entre quête du passé et pro­jec­tion de ses désirs. Le résul­tat, sou­vent trop sec ou trop bavard, n’en demeure pas moins intéres­sant : avec une belle économie de moyens, la réal­isatrice parvient à con­stru­ire de trou­blantes cor­re­spon­dances entre les vivants et la mémoire.

Rarement le ciné­ma s’est risqué à aller chercher du côté de l’archéolo­gie pour faire écho aux trou­bles de ses per­son­nages. À l’ex­cep­tion notable de Rosselli­ni dans Voy­age en Ital­ie, les fos­siles sem­blent perçus comme une matière insuff­isam­ment ciné­matographique alors que l’in­térêt de ces corps inertes repose avant tout sur la manière dont les per­son­nages se pro­jet­tent sur eux et sur leur his­toire. C’est peut-être ce périlleux défi que la réal­isatrice du Jour de la grenouille donne le sen­ti­ment de ne relever qu’à moitié dans un pre­mier temps. En s’in­téres­sant au par­cours chao­tique d’An­na Brahé, une archéo­logue con­va­in­cue par la décou­verte prochaine d’une sépul­ture, Béa­trice Pol­let con­fronte une jeune femme en devenir à ce qui la précède, cher­chant à démêler ses pro­jec­tions d’une vérité tan­gi­ble. La réal­isatrice sem­ble vouloir s’af­franchir de ce sché­ma théorique, un peu indi­geste sur le papi­er, en dévelop­pant un mon­tage com­plexe, alter­nant allers et retours dans le temps, con­stru­isant un par­al­lèle un peu écras­ant entre le drame du présent (un effon­drement, un pronos­tic vital engagé) et les traces du passé.

La mise en sit­u­a­tion du désar­roi per­son­nel d’An­na n’est pas la plus grande force du film : face à une mère alcoolique ou un archéo­logue recon­nu mêlant autorité et séduc­tion, la jeune femme se débat avec ses con­tra­dic­tions, don­nant lieu à quelques coups d’é­clats trop écrits où les mots fusent sans véri­ta­ble spon­tanéité. Dans ces quelques moments, le film flirte avec les tra­vers du nat­u­ral­isme à la française, enfer­mant ses per­son­nages dans une hys­térie du « faire vrai » qui n’est défini­tive­ment pas con­clu­ante. Mais pour­tant, même si on iden­ti­fie très rapi­de­ment les lim­ites du dis­posi­tif, on sent que la réal­isatrice cherche autre chose avec une incon­testable sincérité, une matière à décou­vrir dont le pro­jet ini­tial serait dépourvu. À la manière d’une archéo­logue, Béa­trice Pol­let se fait de plus en plus patiente, généreuse et atten­tive à ce que ses per­son­nages peu­vent finale­ment lui offrir. On sent par exem­ple qu’à tra­vers le mon­tage, mul­ti­pli­ant les ellipses et les cor­re­spon­dances, elle retra­vaille sa matière, tente de la révéler en enrichissant l’im­age par des rup­tures de cadre ou de son.

Au bout du compte, le film finit par s’in­car­n­er de manière assez trou­blante, loin de la sécher­esse théorique qui sem­blait priv­er le pro­jet de toute ampleur dans les pre­mières scènes. Si le jeu des acteurs (et surtout des actri­ces par­mi lesquelles Joséphine de Meaux, une vraie révéla­tion) n’est pas étranger à cette réus­site in-extrem­is, le mérite revient surtout à la réal­isatrice qui, en s’af­fran­chissant de toute volon­té de séduire le spec­ta­teur, a su emprunter les chemins de tra­verse néces­saires à l’é­clo­sion de ses per­son­nages. C’est cette jolie méta­mor­phose qui fait le prix du Jour de la grenouille car, en dépit de son expo­si­tion à la sym­bol­ique bien trop démon­stra­tive (un éboule­ment pour sig­ni­fi­er l’en­lise­ment des désirs et de la con­science), force est de con­stater que ce film finit par se révéler comme étant bien vivant.