Deux jumeaux dor­ment à poings fer­més, res­pi­rant au même rythme. La caméra, en plongée, presque en apnée au plus près de ces vis­ages, nous offre ce pre­mier plan, qui présage le reste du film: ces deux angelots ne savent pas encore que la sym­biose qui les unit depuis la nais­sance sera men­acée par la guerre, cette grande faucheuse. Tan­dis que leur père est par­ti au front, leur mère les envoie se réfugi­er à la cam­pagne chez leur hor­ri­ble grand-mère qui ne tarde pas à les mal­traiter. Les deux garçons vont alors s’as­trein­dre à une dis­ci­pline monas­tique pour se nour­rir et tran­scen­der la souf­france qu’ils endurent. Dis­ci­pline du corps et de l’e­sprit qui se traduit en «exer­ci­ces» de jeûne, de men­dic­ité ou encore de céc­ité afin d’oblitér­er toute sen­sa­tion de douleur ou d’amour. Le style enfan­tin et fausse­ment prosaïque de l’écri­t­ure du «grand cahi­er», sorte de jour­nal – mais surtout pas intime – qu’ils tien­nent fidèle­ment au jour le jour et qui devient la cham­bre d’é­cho de ce rigoureux appren­tis­sage, est lu au spec­ta­teur au gré du film.

Le Grand Cahi­er est l’adap­ta­tion du roman éponyme d’Ago­ta Kristof. Dans ce pre­mier volet de La Trilo­gie des Jumeaux paru en 1986, Kristof revis­i­tait le «Bil­dungsro­man» dans une ver­sion mod­erne tein­tée de vio­lence et de cru­auté, loin des pré­ceptes alle­mands. En effet, un souf­fle glacial et sec bal­aye la prose de cette écrivaine hon­groise, con­trainte d’ap­pren­dre le français lors de son exil per­ma­nent en Suisse suite à un départ pré­cip­ité après l’in­va­sion de la Hon­grie par les troupes sovié­tiques. Elle y aban­donne ses man­u­scrits hon­grois et tourne la page des poèmes fleuris et pas­sion­nés qu’elle reniera par la suite afin de s’at­tel­er à ce réc­it épuré et asséché, écrit dans la «langue enne­mie», comme elle la qual­i­fie dans son roman L’Anal­phabète. Elle con­sid­èr­era longtemps l’ap­pren­tis­sage du français comme une oblig­a­tion et une lutte et son objec­tif styl­is­tique se résumera alors à «réduire au plus impor­tant, et objec­tive­ment»[1], reflé­tant ain­si le cre­do des deux jumeaux.

Filmer l’écrit

Il est impos­si­ble de ne pas éval­uer le film, en par­tie, à tra­vers le prisme de l’adap­ta­tion: si le réal­isa­teur et coscé­nar­iste Janos Sza­sz sem­ble dans l’ensem­ble fidèle au livre, hormis l’ab­sence de quelques scènes trop dérangeantes qui auraient desservi son film, le dis­posi­tif scènes d’écriture/voix off sem­ble bien ordi­naire pour ce puis­sant réc­it. Un tel roman appelait en effet une approche plus osée, moins «clas­sique» et les quelques col­lages graphiques nar­rat­ifs qui sem­blent aller en ce sens ne suff­isent pas à amélior­er la trans­po­si­tion d’un tel ovni lit­téraire.

Si l’on s’af­fran­chit du roman, sub­siste alors un film qui échappe à la com­plai­sance et au mélo­drame, mais qui avance à un rythme ban­cal, haché, qui cherche en vain à capter l’in­tro­spec­tion impéné­tra­ble de ces deux per­son­nages dés­in­car­nés. Leur mutisme et les regards inex­pres­sifs qu’ils s’échangent nous empêchent de les con­sid­ér­er autrement que comme des sym­bol­es et ne sus­ci­tent pas un véri­ta­ble attache­ment à leur des­tin et à son dénoue­ment. Cette froideur, qui fait pour­tant la matière même du livre, est dérangeante et trou­blante chez Kristof et fas­ti­dieuse et insat­is­faisante chez Sza­sz. Si le tra­vail du directeur de la pho­togra­phie, Chris­t­ian Berg­er, col­lab­o­ra­teur réguli­er de Michael Haneke, rap­pelle par­fois de très belles pein­tures hol­landais­es aux tons de pas­tel, il ne parvient pas à com­penser une mise en scène par trop ordi­naire. Il est des his­toires qui col­lent à la peau des livres et qui ne parvi­en­nent pas à s’en détach­er. Peut-être Le Grand Cahi­er en fait-il par­tie.