Math­ieu Zeitind­jioglou vient de se mari­er. En guise de voy­age de noces, sa chère et ten­dre Anna lui a pro­posé un retour à ses racines, dans l’arrière-pays turc. Le Fils du marc­hand d’o­lives est avant tout la chronique de ce voy­age, à pré­ten­tion d’en­quête, mais qui, à l’ar­rivée, aura moins enquêté que martelé à l’envi une évi­dence déjà anticipée.

Si rigo­lo qu’il puisse paraître pour une oreille française (et les époux eux-mêmes s’en amusent, glousse­ment de din­don à l’appui), la con­so­nance turque du nom Zeitind­jioglou cache un abîme de douleur ances­trale. Le grand-père du réal­isa­teur est né Zeitoun­jian, arménien, et la turqui­sa­tion de son nom en 1914 lui a per­mis d’échapper au géno­cide déclenché l’an­née suiv­ante par l’empire ottoman, avant d’émigrer en France. Ce brouil­lage d’une orig­ine refoulée (étouf­fe­ment qui se con­fond avec la néga­tion per­sis­tante du géno­cide par les Turcs), Math­ieu Zeitind­jioglou l’énonce bien, mais ne le tra­vaille guère que comme point de départ des séquences d’animation qui ouvrent, artic­u­lent et fer­ment son doc­u­men­taire. Ce film dans le film racon­te, avec de vrais morceaux de pho­tos d’archive insérés dedans et la voix aux into­na­tions ironiques de Jean-Claude Drey­fus, la fable d’un jeune com­merçant qui se vêt d’une peau de loup avant d’assister, impuis­sant, au mas­sacre des siens par de vrais loups. Soit la refor­mu­la­tion métaphorique de l’énoncé du reportage en pris­es de vue réelles, tout comme la suite où un descen­dant du com­merçant, gêné par la peau de loup désor­mais inamovi­ble dont il a hérité, part chercher la vérité sur ce mas­sacre. Au dilemme énon­cé des orig­ines de l’au­teur, au tra­vail d’enquête enreg­istré avec une caméra numérique, l’animation ne fait qu’ajouter une touche de sophis­ti­ca­tion nar­ra­tive et esthé­tique, certes séduisante mais qui ne fait, sur le fond, que répéter et surlign­er les con­stats du réel.

Une bête réponse à la bête immonde

Répéti­tion, vari­a­tions sur un même thème à pau­vre valeur ajoutée : tel est le butoir qui occulte l’horizon de cette chronique dont l’objectif est moins de rechercher que de con­forter, pesam­ment. La prin­ci­pale activ­ité des jeunes mar­iés rap­portée par le film con­siste à deman­der à des Turcs ce qu’ils pensent du géno­cide arménien — c’est Anna qui pose les ques­tions. Ils ne ren­con­trent qu’un prévis­i­ble mur de déni général — qu’ils s’obstinent cepen­dant à éprou­ver et à faire réa­gir, encore et encore. Pas­sant du quidam de base au con­ser­va­teur de musée, du polici­er au con­férenci­er en vis­ite en Europe, ils posent et reposent les mêmes ques­tions directes et gênantes dont on sait d’avance qu’elles n’obtiendront aucune réponse sat­is­faisante, cher­chant même à tra­vers le pays les quelques musées révi­sion­nistes qui attribuent aux Arméniens la respon­s­abil­ité des “trou­bles” de l’époque. Le seul intérêt de cette accu­mu­la­tion mécanique d’échecs atten­dus à traiter de la “ques­tion arméni­enne” pour­rait résider dans le panora­ma de tac­tiques d’esquive var­iées, les répons­es obtenues allant du sim­ple “con­nais pas” à la thèse du com­plot arménien inter­na­tion­al, en pas­sant par l’impayable “ouvrez donc un livre d’histoire !” comme si les seuls livres de référence étaient turcs… De ce panora­ma se dégage surtout l’épais brouil­lard dans lequel la ques­tion demeure en Turquie, con­fu­sion qu’il eût été intéres­sant de chercher à percer — pour tit­iller l’inconscient d’un peu­ple ou pour explor­er le mécan­isme de prop­a­ga­tion de con­tre-vérités à une telle échelle — mais que Zeitind­jioglou ne sait que railler basse­ment en sous-titrant en grand l’anglais approx­i­matif d’un inter­locu­teur (“WHAT YOU UNDERSTAND ?”).

Ajoutée à ce regard per­cep­ti­ble­ment hau­tain sur ceux qu’ils inter­ro­gent, l’apparition d’un his­to­rien français chargé de démon­ter som­maire­ment, mais avec des accents d’expert, les extraits les plus car­i­cat­u­raux de la pro­pa­gande kémal­iste sur le sujet achève de dévi­er la recherche des orig­ines en un exer­ci­ce moins courageux et moins glo­rieux : stig­ma­ti­sa­tion du peu­ple turc vu unique­ment par le prisme de cette ques­tion, représen­té en somme comme une com­bi­nai­son d’infâmes néga­tion­nistes[1] et de mou­tons élevés dans le men­songe depuis des décen­nies en dépit de toutes les preuves établies. Les éclairs de pro­gres­sisme perçant chez les tout derniers inter­rogés appa­rais­sent dès lors comme un mou­ve­ment de dédouane­ment assez hyp­ocrite, de la part d’un réal­isa­teur rechig­nant à assumer l’aspect cathar­tique peu aimable de son film. Les Zeitind­jioglou, on s’en sou­vient, étaient venus rechercher des traces d’origines arméni­ennes bafouées. Mais out­re que sur place, presque tout ves­tige de la com­mu­nauté arméni­enne a été effacé, le film ne tire pas grand-chose de la cica­trice intérieure qu’on imag­ine chez le réal­isa­teur, la voix-off d’Anna se faisant le seul relais — plutôt dis­tant — des sen­ti­ments qu’elle sup­pute chez son mari. La bête charge con­tre le déni turc reste l’expression dom­i­nante du con­flit de Math­ieu Zeitind­jioglou avec son état civ­il, lequel a vis­i­ble­ment choisi, pour con­jur­er l’altération du nom de ses ancêtres par la langue de leurs oppresseurs, de tenir cette altérité à dis­tance par le mépris. Quant au rap­pel de l’his­toire, il n’est ici que pour être prêché aux con­ver­tis et laiss­er les autres dans l’in­famie. L’impériosité du devoir de mémoire prend ici un vis­age peu recom­mand­able.

Notes

Notes
↑1 For­cé­ment, l’Holo­causte est con­vo­qué pour la démon­stra­tion : le rap­proche­ment est si facile, c’est même le cham­pi­on de la dénon­ci­a­tion facile, Bernard-Hen­ri Lévy, qui s’y colle…