À l’in­star de ses con­frères Manoel de Oliveira ou João César Mon­teiro (décédé en 2003), le cinéaste por­tu­gais João Botel­ho est un grand habitué des fes­ti­vals, par­ti­c­ulière­ment celui de Venise, où il a présen­té six films dont cinq en com­péti­tion. Dernier en date, Le Fatal­iste a égale­ment été mon­tré aux fes­ti­vals de Toron­to et Séville: autant dire que mal­gré une car­rière pro­lifique, Botel­ho fait par­tie de ces grands met­teurs en scène qui doivent les finance­ments de leurs œuvres à la fidél­ité des pro­gram­ma­teurs, les exploita­tions de leurs films en salles se réduisant à peau de cha­grin.

Ni chic ni choc, le ciné­ma de Botel­ho n’est prob­a­ble­ment pas assez mode pour sus­citer l’en­goue­ment médi­a­tique dont ont pu béné­fici­er cer­tains autres cinéastes dits « con­fi­den­tiels » à divers stades de leur car­rière. Adap­té du célèbre roman de Diderot, Jacques le fatal­iste, son nou­veau film est pour­tant une divine sur­prise pour ceux qui entreront pour la pre­mière fois dans l’u­nivers du met­teur en scène. Effron­té, engagé, plein de verve et d’hu­mour, Le Fatal­iste est un con­te aux mul­ti­ples niveaux de lec­ture, com­plexe mais acces­si­ble, qui mélange le rire et le trag­ique avec grâce: se laiss­er embar­quer dans l’u­nivers de Botel­ho, c’est avant tout accepter de céder à ces para­dox­es.

Les pre­mières min­utes du film lais­sent pour­tant présager le pire. Tia­go (inter­prété par l’ir­ré­sistible Rogério Samo­ra, sorte de Mas­troian­ni por­tu­gais) est chauf­feur et con­duit son patron vers une des­ti­na­tion incon­nue. Lancé sur les routes du Por­tu­gal, le duo se perd dans des bavardages pleins d’e­sprit et, surtout, lour­de­ment anachroniques: dans ces scènes ampoulées et maniérées, Le Fatal­iste ressem­ble à un remake des Com­pères par Jean d’Ormes­son. Fort heureuse­ment, la méprise ne dure pas: un crash plus tard (qui con­duit notre sym­pa­thique héros à pelot­er une bour­geoise coincée dans sa voiture), Tia­go et son patron atter­ris­sent dans un hôtel de passe, pre­mière étape improb­a­ble d’un voy­age rocam­bo­lesque pré­texte à de mul­ti­ples ren­con­tres et autant d’anec­dotes sur l’amour, le pou­voir et la lutte des class­es.

Vaste pro­gramme, dont Botel­ho se sert pour y faire « coex­is­ter l’âme, le cœur, le cerveau et la chair » (dix­it le réal­isa­teur dans une note d’in­ten­tion). Et il y a bien un peu de tout cela dans Le Fatal­iste: pour le cinéaste, par­ler d’amour et de sexe équiv­aut à dévelop­per les théories de Diderot, qu’il fait siennes, sur la cor­rup­tion qui découle du pou­voir et le droit de cha­cun de jouir de sa lib­erté. Les femmes jouent un rôle prépondérant tout au long du réc­it – tour à tour ini­ti­atri­ces, lib­ertines, affectueuses, voleuses, vierges ou putains ou les deux à la fois – et le regard que leur porte Botel­ho est exempt de la con­de­scen­dance rance que cer­tains cinéastes auto­proclamés épi­curiens (au hasard, Bertrand Bli­er) utilisent pour ten­ter de mas­quer leur misog­y­nie.

Aux deux tiers du film, le réc­it dévie pour nous con­ter une longue anec­dote, celle d’une bour­geoise mal aimée par son époux et qui, pour se venger, va le faire tomber amoureux d’une pros­ti­tuée qu’elle aura, au préal­able, mod­elé pour devenir l’aris­to­crate idéale (ce même seg­ment de Jacques le fatal­iste inspi­ra Bres­son pour Les Dames du bois de Boulogne). Si jusqu’i­ci Le Fatal­iste sédui­sait par son énergie un peu brouil­lonne sans toute­fois con­va­in­cre totale­ment, Botel­ho parvient à cet instant à une osmose par­faite entre forme et fond, où la maîtrise du mon­tage et la splen­deur de chaque plan ser­vent à la per­fec­tion son dis­cours. Le cœur du Fatal­iste est bien là, dans la dénon­ci­a­tion de l’ai­greur du pou­voir et la manip­u­la­tion des sché­mas soci­aux, où la soudaine mélan­col­ie con­traste si déli­cieuse­ment avec le reste du film que la valeur de l’ensem­ble s’en trou­ve rehaussée. Le Fatal­iste se révèle alors entière­ment: con­te philosophique intem­porel, adap­ta­tion gon­flée à con­tre-courant des modes et des ten­dances et pour­tant ter­ri­ble­ment mod­erne. Son clas­si­cisme n’est qu’il­lu­soire, Diderot n’en serait pas peu fier.