Le Dernier Repas, pre­mier long métrage du Sud-Coréen Roh Gyeong-tae, est une œuvre dif­fi­cile, un poème exis­ten­tiel com­posé de tableaux fix­es, sur des êtres engagés cha­cun dans une lutte soli­taire au cœur d’un monde mod­erne déshu­man­isé. Très pes­simiste, mais non dénué d’humour, le film évite l’écueil du mis­éra­bil­isme et se car­ac­térise par une grande justesse de ton. Pic­tur­al, d’une beauté formelle rigoureuse, austère, diront cer­tains, le film cède par endroits à des échap­pées sur­réal­istes, vision­naires ou fan­tas­ma­tiques qui ouvrent la réal­ité quo­ti­di­enne sur les régions mys­térieuses du désir et de l’imagination. Un film sai­sis­sant, mais, redis­ons-le, dif­fi­cile, tant par la noirceur de son con­tenu que par une forme qui rend le réc­it – ou plutôt les mul­ti­ples mini-réc­its entremêlés, dif­fi­ciles à suiv­re.

“Je ne crois pas que l’humanité se dirige dans la bonne direc­tion. Toute l’action humaine ne provoque que détéri­o­ra­tion. Qu’il s’agisse de l’environnement, de la tech­nolo­gie ou des rap­ports entre les hommes, rien ne fonc­tionne vrai­ment.”[1] À réal­isa­teur pes­simiste, film pes­simiste ? C’est peu de le dire. Dif­fi­cile de trou­ver une lueur d’espoir dans ce film dont le titre, déjà, sonne comme un glas. Cinq indi­vidus des quartiers pau­vres de Séoul ten­tent de régler leurs comptes avec ce qui les empoi­sonne : le père, habitué des pris­ons et accroc au jeu, a été aban­don­né par ses par­ents et veut les retrou­ver, son fils gigo­lo lutte con­tre le sida, la grand-mère veut divorcer de son défunt mari, la mère cherche à se délivr­er de son fils mort à la guerre en pra­ti­quant des exor­cismes, la fille cherche dans la chirurgie esthé­tique le moyen de se libér­er d’un physique qu’elle ne sup­porte plus. Voilà un bien joyeux tableau.

La soli­tude est le maître mot qui définit cha­cun des per­son­nages du film. Fait sig­ni­fi­catif : ce n’est que dans l’un des derniers plans du film que l’on com­prend que ces indi­vidus apparem­ment isolés con­stituent en réal­ité deux familles : un père et son fils, d’un côté ; une grand-mère, une mère et une fille de l’autre. Jusqu’à ce dernier repas, qui a lieu à la fin du film, cha­cun est saisi séparé­ment, isolé par une com­po­si­tion filmique qui pro­longe le pes­simisme du con­tenu par celui de la forme. Le Dernier Repas est en effet une suite de tableaux en plans fix­es cen­trés cha­cun sur un per­son­nage. Pas de mou­ve­ments de caméra, peu de mou­ve­ments à l’intérieur du cadre aus­si : la vie sem­ble se débat­tre dans une forme qui la voue à l’immobilité. Les per­son­nages sont pris­on­niers d’espaces exi­gus et som­bres (et il n’est pas inno­cent que le film s’ouvre sur une scène se déroulant en prison), tout comme ils sem­blent piégés par cette com­po­si­tion du film en tableaux fix­es, empêchant que les liens ne se créent. Il arrive pour­tant qu’un per­son­nage entre dans l’espace d’un autre : ain­si la grand-mère se retrou­ve-t-elle dans les bras du fils gigo­lo. Il arrive aus­si que deux espaces soient reliés par la tech­nolo­gie : ain­si la fille, employée pour un télé­phone rose, sat­is­fait-elle au télé­phone les désirs sex­uels du père. Mais c’est un sen­ti­ment d’échec qui naît de ces scènes : les corps échouent à se ren­con­tr­er. La bande-son du film, lanci­nante comme seule peut l’être la douleur, vient ren­forcer ce sen­ti­ment d’incommunicabilité. L’ “incom­mu­ni­ca­bil­ité”, un lieu du monde mod­erne, auquel Le Dernier Repas donne pour­tant une expres­sion par­ti­c­ulière­ment poignante. Les per­son­nages ne par­lent presque jamais – sinon en de rares instants pour crier, s’engueuler, ou simuler le plaisir. Mais sur le silence, et par­fois sur leurs paroles, les ren­dant inaudi­bles, s’élève une bande-son faite de bruits indus­triels, de voix défor­mées, incom­préhen­si­bles, des voix… de Mar­tiens ?

Fresque du monde mod­erne, galerie de por­traits d’individus aux marges de la société, satire d’une déshu­man­i­sa­tion à l’œuvre dans la société con­tem­po­raine, Le Dernier Repas évite le mis­éra­bil­isme autant que le pes­simisme com­plaisant en se lais­sant aller à l’humour, au cœur même des scènes les plus tristes. L’absurde, l’incongru ne cessent de se man­i­fester dans cette vision du monde. Par endroits, le film nous plonge brusque­ment dans des scènes sur­réal­istes, fan­tasmes d’un per­son­nage prenant forme sous nos yeux (dans la séquence de la prison par exem­ple), vision fan­tas­tique nais­sant d’une réal­ité atone (dans la scène du métro). Très sérieuse­ment, mais non sans humour, le film sug­gère que pour finir, les per­son­nages déci­dent de quit­ter ce monde pour aller sur… Mars. Est-ce à dire que le film laisse percer une lueur d’espoir ? L’humour sauve le pes­simisme de la com­plai­sance, il évite l’apitoiement stérile, mais la vision reste très noire. La fin du film ne réu­nit pas tous les per­son­nages autour d’un dernier repas, comme le titre sem­ble l’indiquer : un repas qui réu­ni­rait les deux familles, le père et son fils d’un côté, la grand-mère, sa fille et sa petite-fille de l’autre. Nous avons au con­traire deux repas par­al­lèles : sépa­ra­tion des deux familles, sépa­ra­tion des sex­es. Le temps n’est pas venu où ces êtres, où ces corps pour­ront réelle­ment entr­er en con­tact. Peut-être sur Mars, alors ? C’est seule­ment après ces deux derniers repas, que tous les pro­tag­o­nistes se retrou­vent dans un même plan, lorsqu’ils pren­nent la route pour leur voy­age vers Mars. Mais où mène cette voie sur laque­lle ils marchent ? De quoi Mars est-elle la métaphore ? Au mieux, c’est l’espoir d’une vie nou­velle, dans l’inconnu. Mais la planète, sur les prospec­tus con­sultés par les per­son­nages, a des couleurs de fan­tasme, ou d’utopie. Et puis Mars, c’est aus­si le dieu de la guerre, donc de la mort. La fin du film reste ouverte. Mais l’on peine à penser qu’elle ouvre sur une lueur d’espoir.

Notes

Notes
↑1 Pro­pos de Roh Gyeong-tae lors d’un entre­tien réal­isé par Marc Gumé­ni­at pour Le Cour­ri­er du 10 févri­er 2007.