Adap­té du livre homonyme d’O­livi­er Adam et deux­ième film de la réal­isatrice belge Van­ja d’Al­can­tara, Le Cœur réguli­er s’ar­tic­ule autour de deux ter­ri­toires, la France et le Japon, comme points de départ et d’aboutisse­ment du voy­age physique et intérieur de son héroïne.

Quête et refuge

Morte intérieure­ment, Alice (Isabelle Car­ré) ne puise plus son bon­heur dans le mod­èle de vie qu’elle s’est choisi. Cette triste exis­tence, dont la réal­isatrice a choisi de ren­dre compte à tra­vers une mise en scène toute aus­si morne, est boulever­sée par le retour du frère rebelle (Niels Schnei­der). Revenu du Japon, il ne fait néan­moins qu’une appari­tion furtive, vic­time d’un acci­dent de moto dans lequel il est ten­tant d’y voir un sui­cide. La mort du frère et la douleur provo­quée par cette perte con­stituent l’événe­ment déclencheur d’une crise, mais surtout le pré­texte pour la réal­isatrice, à l’ex­plo­ration intérieure d’Al­ice. Par­tie au Japon sur les traces de l’homme qui avait sauvé son frère d’une précé­dente ten­ta­tive de sui­cide, la jeune femme décou­vre finale­ment que la quête de com­préhen­sion se trans­forme en quête de soi. Dans ce lieu au bout du monde, qui a valeur de refuge, elle s’intègre à une petite com­mu­nauté de vie et fait la ren­con­tre de Daisuke, sauveur des aspi­rants au sui­cide qui se pressent au bord des falais­es.

Silence émotionnel

Une fois que la caméra quitte la France, le ciné­ma de Van­ja d’Al­can­tara aban­donne quelque peu la mise en scène morne qu’il réser­vait à son pre­mier ter­ri­toire, vis­i­ble­ment plus inspiré par l’im­age d’un Japon empli de spir­i­tu­al­ité et sen­si­ble à la poésie de l’in­ef­fa­ble. La réal­isatrice priv­ilégie alors l’épure, la retenue des émo­tions, l’ab­sence de grandes actions et surtout une atmo­sphère pais­i­ble, afin de ren­dre compte des blessures de la pro­tag­o­niste et de son éveil intérieur. Une sim­plic­ité heureuse mais dans laque­lle les émo­tions ne réus­sis­sent pas à éclore. Car si la mise en scène se con­cen­tre sur les émo­tions sour­des, la sim­plic­ité des gestes et du quo­ti­di­en, il manque ici une sen­si­bil­ité dans l’ob­ser­va­tion de ces inter­ac­tions humaines et de l’en­vi­ron­nement dans lequel elles s’in­scrivent pour trans­met­tre une émo­tion.

Voyage à l’aveugle

La caméra peine ain­si à son­der la pro­fondeur des blessures des per­son­nages, réduits à ce que les dia­logues – trop arti­fi­ciels – veu­lent bien dire d’eux. Le chem­ine­ment intérieur d’Al­ice qui, d’une volon­té de com­pren­dre l’en­vie de mourir de son frère, l’a amenée à pren­dre con­science de son pro­pre désir de mort, a beau être sig­nifié, les étapes de cette pro­gres­sion ne sont à aucun moment don­nées à voir, ni à ressen­tir. Ain­si Alice se retrou­ve-t-elle recueil­lie à son tour par Daisuke, après avoir (sem­ble-t-il) pen­sé à se sui­cider, sans que l’on ne com­prenne pourquoi. L’évo­lu­tion intérieure qui la mène ensuite de ce désir de mort à son réveil à la vie, nous échappe de la même façon. La réal­isatrice sig­ni­fie claire­ment qu’une renais­sance s’opère dans la quié­tude de ce lieu où morts et vivants se côtoient, celle-ci s’ef­fec­tu­ant à tra­vers une série de ren­con­tres qui la ren­voient à sa pro­pre peine et lui per­me­t­tent de la dépass­er. Mais ces inter­ac­tions sans pro­fondeur demeurent silen­cieuses. C’est d’au­tant plus gênant que ce chem­ine­ment intérieur de l’héroïne con­stitue le cœur du réc­it. Bien qu’é­chouant dans sa ten­ta­tive, on saluera néan­moins le par­ti-pris de Van­ja d’Al­can­tara de s’être tournée vers un ciné­ma sans emphase, sen­si­ble aux émo­tions qui affleurent dans le flot des ren­con­tres et des gestes anodins.