Loin des hauts plateaux tibé­tains qu’arpentait Vin­cent Munier aux côtés de l’écrivain Syl­vain Tes­son dans La Pan­thère des neiges (2021), le nou­veau doc­u­men­taire ani­malier du cinéaste s’inscrit au cœur des forêts vos­gi­en­nes de son enfance. Ce pro­jet a pri­ori plus intime trou­ve sa source dans le réc­it auto­bi­ographique L’Oiseau-forêt de son père Michel Munier. Celui-ci y décrit les longues nuits d’affût dans la mon­tagne et ses années de com­bat pour la préser­va­tion du grand tétras – un oiseau ances­tral des Vos­ges, égale­ment surnom­mé coq de bruyère et dis­paru de la région depuis quelques années. Vin­cent Munier s’empare de ce réc­it dans la per­spec­tive d’une dou­ble trans­mis­sion, en se fil­mant aux côtés de son père et de son fils Simon. Réal­isé à par­tir d’une matière accu­mulée pen­dant une dizaine d’années, Le Chant des forêts recrée les sou­venirs de ren­con­tres ani­mal­ières que Vin­cent et Michel rela­tent à Simon. Entre les murs d’une cabane forestière, ce dernier se fait le relai ingénu du spec­ta­teur et inter­roge les deux hommes sur leur pra­tique d’observation. L’artificialité du dis­posi­tif, qui artic­ule une nou­velle séquence ani­mal­ière à chaque anec­dote, va toute­fois à l’encontre du principe même de l’observation, joli­ment décrit par Michel Munier dans son livre. Quoi de plus opposé à la dynamique de l’attente (Michel racon­te avoir passé plus de 800 nuits sous un sapin afin d’apercevoir un coq de bruyère) que ce panachage opéré par le film ? La part de mys­tère pro­pre à l’affût se trou­ve d’ailleurs désamor­cée par une des pre­mières séquences, sup­posée illus­tr­er la plus belle ren­con­tre de Michel Munier avec un grand tétras : la haute réso­lu­tion de l’image et les mul­ti­ples gros plans don­nent à voir l’espèce con­voitée sous un jour inac­ces­si­ble pour l’observateur.

La scène pose un autre prob­lème : si les réc­its intimes du film prô­nent la préser­va­tion d’un espace naturel fam­i­li­er, où ont été filmées ces images d’une espèce aujourd’hui dis­parue de la région ? Leur prove­nance est révélée plus tard dans le réc­it, lorsque les deux hommes déci­dent d’emmener Simon observ­er son pre­mier grand tétras… dans le Grand Nord norvégien, où les con­di­tions sont encore réu­nies pour per­me­t­tre aux oiseaux de vivre pais­i­ble­ment. Loin de toute activ­ité humaine, l’animal appa­raît à l’aube devant les caméras de Vin­cent Munier, qui s’empresse de réveiller son fils pour con­tem­pler le spec­ta­cle. Les plans employés pour la recon­sti­tu­tion des réc­its du grand-père sont donc filmés à des cen­taines de kilo­mètres de l’endroit où ils se sont déroulés. Un choix qui inter­roge, notam­ment au regard de l’engagement mil­i­tant du cinéaste, qui s’est fer­me­ment opposé à la réin­tro­duc­tion de vingt coqs norvégiens dans les Vos­ges en 2024 (esti­mant à rai­son que l’altération du mas­sif est trop avancée pour ne pas con­damn­er ces oiseaux à une mort cer­taine). Le film, ani­mé par un désir de mon­stra­tion, procède pour­tant ici à un mou­ve­ment inverse : il intro­duit des coqs norvégiens dans un réc­it cen­tré sur les forêts vos­gi­en­nes.

Regarder le vivant

Dans La Pan­thère des neiges, Vin­cent Munier avait au fond à peine besoin de filmer la fameuse pan­thère (qui n’apparaissait qu’à la dernière minute du film) : c’étaient pré­cisé­ment la nature imprévis­i­ble de cette ren­con­tre et l’attente de son appari­tion qui favori­saient la décou­verte d’une riche faune himalayenne. Au détour d’une séquence, le cinéaste racon­tait d’ailleurs avoir, lors d’un précé­dent voy­age, acci­den­telle­ment cap­turé le regard d’une pan­thère dans la pro­fondeur du champ d’une pho­togra­phie de fau­con crécerelle. Cette belle idée anti-spec­tac­u­laire ne guide plus la mise en scène du sauvage dans Le Chant des forêts. Si par moments le jeune Simon et son grand-père prê­tent l’oreille aux sons des êtres qui peu­plent ces mon­tagnes, cette écoute, cette attente essen­tielle prônées par les Munier, ne durent jamais que quelques min­utes ; elles sont sac­ri­fiées au prof­it d’une imagerie attrac­tive du vivant. Comme dans ses livres de pho­togra­phies, le regard en très gros plan d’un lynx, le plumage étince­lant du grand tétras ou le rut des cerfs con­stituent une vaste galerie de por­traits. Le film porte mal­heureuse­ment en lui le para­doxe d’une cer­taine pho­togra­phie ani­mal­ière qui, tout en souhai­tant sen­si­bilis­er un large pub­lic au monde ani­mal, le trans­forme en spec­ta­cle déréal­isé.

Il ne s’ag­it pas de remet­tre en ques­tion l’en­gage­ment de Munier pour la préser­va­tion des espaces naturels mon­trés (l’amour que porte cette famille au vivant demeure pal­pa­ble, et le film met à l’hon­neur une plu­ral­ité d’e­spèces), mais il existe bien d’autres manières d’ac­cueil­lir le vivant. Un film récent en atteste : au fil des Sept Prom­e­nades avec Mark Brown, Pierre Cre­ton et Vin­cent Bar­ré éveil­laient notre atten­tion sur les végé­taux du bord des chemins. « Pas besoin de par­tir dans l’Himalaya » pour s’émerveiller, dira le botaniste au cœur du film, le paysage nor­mand suf­fit. La belle idée du Chant des forêts de Vin­cent Munier aurait juste­ment pu tenir dans la manière de se focalis­er sur l’écoute et la con­tem­pla­tion des ani­maux qui con­stituent véri­ta­ble­ment, et encore aujourd’hui, le « chant de nos forêts ».