Pre­mier long-métrage réal­isé par Alain Choquart, aupar­a­vant chef opéra­teur chevron­né (notam­ment pour Bertrand Tav­ernier), Lady­grey est l’adap­ta­tion de deux romans d’Hu­bert Min­garel­li trans­portés dans la même région d’Afrique du Sud, au voisi­nage d’une mis­sion française au pied des mon­tagnes. Dif­fi­cile de ne pas voir dans cette dou­ble orig­ine une expli­ca­tion à la mul­ti­plic­ité des per­son­nages, entre lesquels le réc­it lutte pour ne pas se per­dre. Pour­tant, la com­mu­nauté dis­parate qui peu­ple ce film choral se trou­ve bien rassem­blée par quelque chose — et pas seule­ment l’événe­ment du passé dont peu osent par­ler et qui sera mis au jour. Cha­cun, noir ou blanc, rumine cha­cun à sa manière les fan­tômes de l’a­partheid pour­tant aboli. Cha­cun, surtout, appa­raît très tôt porté par une aspi­ra­tion, un désir, un objec­tif, fût-il dérisoire : un tra­vail pour assur­er le bien-être d’un fils ; l’au­tonomie sociale ; la vérité ; un aigle pêcheur à élever, etc. Celui qui s’ef­force le mieux de dis­simuler ce qui l’anime intérieure­ment der­rière une apparence mono­lithique, c’est le pro­prié­taire ter­rain du coin, un Afrikan­er de la vieille école dont on apprend que la poli­tique de réc­on­cil­i­a­tion menée par le prési­dent Man­dela (amnistie con­tre con­fes­sion) con­cer­nant les crimes racistes com­mis sous l’an­cien régime est tombée à pic pour cet homme.

Vrais enjeux, fausse tension

N’avons-nous pas là tous les élé­ments d’un thriller de la mémoire refoulée, comme une bombe prête à explos­er sous le choc des désirs et des trau­ma­tismes ? Et pour­tant, la pres­sion a beau mon­ter comme il se doit à la faveur de signes annon­ci­a­teurs (dégra­da­tion de la météo, attaque de pré­da­teurs sur les trou­peaux, ten­sion sex­uelle, échecs mal vécus), c’est un pétard mouil­lé qui fait long feu à l’écran. On y voit un effet per­vers du choix tech­nique fait par Choquart pour brass­er cette mul­ti­tude de des­tins : un mon­tage par­al­lèle très ser­ré prenant soin de pass­er con­tin­uelle­ment de l’un à l’autre. Le procédé en lui-même ne pose aucun prob­lème mais ce ser­rage de son exé­cu­tion, péchant sans doute par mal­adresse, a le défaut d’im­pos­er une ten­sion arti­fi­cielle et con­tin­ue sur tout le long métrage. D’où deux con­séquences : tous les événe­ments se trou­vent nivelés à la même ten­sion dra­ma­tique moyenne, sans que les vari­a­tions d’im­por­tance et d’en­jeux puis­sent vitalis­er l’ensem­ble et sus­citer un sincère intérêt ; plus gênant, les cuts réguliers entre séquences créent un faux rythme où à chaque fois une attente dif­férente se pro­longe sans qu’on soit sûr qu’elle s’in­ten­si­fiera à la séquence suiv­ante. Le résul­tat est para­dox­al : on passe près de deux heures à atten­dre qu’il se passe quelque chose, alors même que des événe­ments d’une cer­taine impor­tance se pro­duisent (comme la mise au jour explicite du trau­ma­tisme passé), faute d’un regard faisant la part des choses entre les enjeux de telle scène ou de tel par­cours de per­son­nage.

On devine bien que Choquart con­sid­ère son réc­it comme le bras­sage d’un tout, où l’his­toire nationale, la lutte d’un sim­ple d’e­sprit pour son autonomie, les attentes des pères et des fils, un cou­ple en crise, les espérances sociales, les ten­ta­tions sex­uelles et même les man­i­fes­ta­tions de la nature con­verg­eraient vers un sens et un dis­cours com­mun, glob­al. Mais les choses ne sont pas si sim­ples, et face aux obsta­cles Lady­grey se dis­perse au détri­ment de sa con­sis­tance. Et quand, au bout de ces réc­its laborieuse­ment croisés, le film choisit de se con­clure sur l’é­tat d’un cou­ple où plane le soupçon d’adultère dans les deux sens, on se dit qu’il a dû pass­er à côté de son sujet — et de ses sujets.