On aurait tort à l’annonce de cette sor­tie de se baser sur l’unique attrait du sujet. Ben­jamin Mar­quet, en réal­isant ce doc­u­men­taire sur l’apprentissage du méti­er de jock­ey, ne s’attelle pas à uni­ver­salis­er le pas­sage de ces jeunes dans l’âge adulte. Il se con­sacre à leur pas­sion : les chevaux, et parvient à touch­er indis­tincte­ment amoureux des champs de cours­es et hip­poscep­tiques.

Un doc­u­men­taire sur les jock­eys, leur méti­er plus que le sys­tème des paris, les écuries, les cours­es et les « gens de chevaux ». Rien de plus pas­sion­nant pour celui qui, comme l’auteur de ces lignes, se préoc­cupe du monde chevalin à peu près comme de l’art de la fab­ri­ca­tion des chaus­settes au 19e siè­cle. Le sujet n’intriguera donc pas les foules, et elles auront tort. Car si le film révèle bien une pas­sion pour les chevaux, il la trans­met au plus loin des éner­vants pro­duits péd­a­gogiques tout prêts pour la télévi­sion.

Ben­jamin Mar­quet, a suivi une année de for­ma­tion des jeunes de qua­torze ans dont le rêve est de devenir jock­ey et dont le futur plus prob­a­ble est celui de lad : garçon d’écurie chargé de la garde et du soin des chevaux de course. Un an de tour­nage, deux cent vingt heures de rush­es autour de quelques jeunes per­son­nages pour en faire le cen­tre du film. C’est du moins dans cette optique que démarre Lads & Jock­eys, avec l’aube et les box­es net­toyés dans le som­meil, le nez à hau­teur du flanc des bêtes par ces gamins dont le rêve est cette petite tache de couleur cour­bée sur les chevaux de cours­es et qui n’existent pour le grand pub­lic que sous d’étranges noms et chiffres. Code vague­ment secret et mépris­able. Mais Mar­quet ne s’intéresse pas aux paris, tout juste mon­tre-il les ado­les­cents jouer quelques euros, bien plus fascinés par leur héros que par l’appât du gain. Au terme de cette année, la plu­part seront exclus de ce rêve. On pour­rait croire, au vue du titre et des per­son­nages (Flo­ri­an le svelte garçon au vis­age assuré et le petit Steve un peu gourd, tâch­es de rousseur, lèvres pen­dantes et petites lunettes ron­des), que le film dessin­era dans cette oppo­si­tion le jock­ey et le lad, le champ de course et l’écurie. Mais non, Steve n’est pas le bouc émis­saire des autres enfants, il n’est jamais dés­espéré, par­le de l’univers des chevaux comme un vieux sage (« Quand on a un méti­er que l’on aime, il faut le faire… »), l’air tran­quille et posé.

Si touchants qu’ils soient, ces jeunes et leur univers, des cham­bres au réfec­toire, par vent et pluie sur la selle, ne sont pas l’unique moteur du film. La machine, bien sûr, c’est le cheval, la bête énorme et sauvage qui rudoie les ado­les­cents, qui fait naître un lien dis­cret et fort de respect et de crainte. C’est ici que la qual­ité des opéra­teurs et de la direc­tion entre en jeu, per­me­t­tant une juste adap­ta­tion de la mise en scène à chaque ambiance. L’attention au réveil des enfants qui s’endorment encore devant leur choco­lat. L’écoute du râteau qui racle le béton dans les écuries, la lumière som­bre et jaune des lam­pes avant le jour, l’odeur presque pal­pa­ble des bêtes fumantes. Et les hommes à chevaux, la marche douce du matin sous la rudesse des entraîneurs, puis le trot incon­fort­able et le galop absol­u­ment impres­sion­nant. Les trav­el­lings qui suiv­ent les bêtes embal­lées par leur pro­pre course, l’entraîneur qui crie « Ralen­tis ! » et l’adolescent minus­cule, bal­lot­té, qui lâche affolé « Je peux paaaaaas… » Ces moments de vitesse valent cent fois la plu­part des scènes de pour­suites de l’actuel ciné­ma d’action. Pas de mon­tage épilep­tique, aucune coupe, juste l’accélération et la prox­im­ité de la caméra et des micros. Des scènes à couper le souf­fle, on aimerait mon­tr­er ça à Marc Forster…

Suiv­ant la chronolo­gie de cette année sco­laire par­ti­c­ulière, avec en par­al­lèle les décou­vertes de la vie à qua­torze ans, des filles et de l’absence des par­ents, Mar­quet cap­tive en douceur, ne laisse pas s’installer de longueurs. S’il con­fie en par­tie les séquences sportives des cours­es à Sébastien Buch­mann et Lau­rent Chalet, pour ce dernier chef opéra­teur de La Marche de l’empereur, Mar­quet est aus­si habile avec les jeunes, cap­tant des scènes et des paroles intimes. Sans jamais pour­suiv­re le sen­sa­tion­nel, il trou­ve un rythme con­fort­able en évi­tant la nar­ra­tion d’une voix off et les inter­views face à la caméra. Steve, Flo­ri­an, Flavien et les autres par­lent ensem­ble, ou par­lent seul en hors champ. Ni ques­tions ni con­fes­sion­nal. Cette démarche achève d’inclure le spec­ta­teur dans l’école, ne donne aucune­ment l’impression d’expliquer ce monde, de le ren­dre acces­si­ble ou de l’autopsier. D’ailleurs tout un vocab­u­laire demeure mys­térieux. À cha­cun d’en rester au chant des mots ou de dévelop­per le sujet, le charme du film agis­sant pareille­ment dans un cas comme dans l’autre.