Alors qu’elle approche sere­ine­ment de la retraite, Marie-France (Nathalie Baye) se présente dans une entre­prise pour décrocher un poste de secré­taire rem­plaçante. Le recru­teur s’étonne lui-même que, compte tenu de ses com­pé­tences et de son expéri­ence, la femme en ques­tion ne cherche pas un poste moins pré­caire. C’est que la can­di­date en ques­tion a des raisons très per­son­nelles d’être placée sous la respon­s­abil­ité d’un cer­tain Thomas (Malik Zidi), un trente­naire un peu trop anx­ieux pour ne pas trahir une lourde et vieille cul­pa­bil­ité. Le réc­it assez lourd ne fera aucun mys­tère des raisons qui amèneront ces deux per­son­nages à se retrou­ver quelques années après s’être croisés furtive­ment dans les couloirs d’un hôpi­tal : dix ans plus tôt, alors qu’il trans­portait en voiture et sous une pluie bat­tante sa femme sur le point d’accoucher, Thomas a mortelle­ment per­cuté le fils unique de Marie-France. Jamais remise de cette perte, la mère endeuil­lée sem­ble s’être fixée pour objec­tif d’obtenir répa­ra­tion d’une manière ou d’une autre. Alors que depuis l’accident, le jeune homme s’est séparé de sa femme et tente d’élever tant bien que mal son fils, Marie-France va pro­gres­sive­ment s’imposer à lui comme quelqu’un d’indispensable, prête à ren­dre ser­vice en toutes cir­con­stances. Et pour con­tin­uelle­ment relancer la machine à rebondisse­ments, c’est ensuite auprès de son pro­pre fils puis de son père que la secré­taire va endoss­er tous les rôles au point de devenir l’élément cen­tral de la famille, au grand désar­roi de l’ex-femme de Thomas, sus­picieuse à juste titre et ne voy­ant pas d’un mau­vais œil l’emprise que Marie-France tente d’avoir sur l’enfant.

Les mauvaises intentions

Ce qui peut intriguer dans un pre­mier temps tient para­doxale­ment du fait qu’on ne com­prend pas bien où Marie-France veut en venir, lais­sant plutôt ouvert le champ des pos­si­bles. Exces­sive­ment douce et bien­veil­lante, dans la par­faite maîtrise d’elle-même, elle tisse avec une patience incroy­able sa toile autour de la famille de Thomas. Avec un soupçon de voyeurisme à peine embar­rassé, la secré­taire pénètre ain­si l’intimité de son patron (qu’elle finit par qual­i­fi­er de « col­lab­o­ra­teur ») et espi­onne ses faits et gestes depuis l’appartement qu’elle occupe de l’autre côté de la rue. On voit d’ailleurs avec quelle appli­ca­tion Christophe Ali et Nico­las Boni­lau­ri, les réal­isa­teurs du précé­dent Camp­ing sauvage, ont investi les décors pour traduire le malaise gran­dis­sant et la men­ace à venir : l’abondance des lignes ver­ti­cales des bureaux et les parois de verre qui privent de toute intim­ité sont autant de lignes de fuite en trompe‑l’œil et autant d’indices sur l’issue fatale de cette his­toire. Car si on ne devine que pro­gres­sive­ment les inten­tions de Marie-France, il ne fait aucun doute dès les pre­mières min­utes du métrage que la rigid­ité cal­culée dont elle fait preuve se retourn­era con­tre elle. À trop forcer le trait dans cette pein­ture plutôt éthérée d’un micro­cosme famil­ial où la notion d’affect est rel­a­tive­ment absente, on se doute que, par effet de con­traste, la rel­a­tive retenue fini­ra par laiss­er place à une incon­trôlable effu­sion et que toute cette mas­ca­rade s’achèvera dans un joli car­nage. Et c’est prob­a­ble­ment lorsqu’on com­prend l’objectif que se sont fixés les réal­isa­teurs (et non plus celui que pour­suit Marie-France) que La Volante trahit une fragilité peu aimable, ne prenant pas même le risque de faire corps avec son per­son­nage prin­ci­pal dont la folie trou­ve sa racine dans une incon­solable blessure.

Kermesse d’école

Le dernier tiers du film ne craint absol­u­ment pas le ridicule, don­nant des airs de comédie involon­taire à ce thriller psy­chologique mal­ha­bile. Même si on pou­vait se douter de la tour­nure dra­ma­tique et car­i­cat­u­rale qu’allait pren­dre le film après l’agression d’une jeune femme par une Nathalie Baye sur­voltée dans les toi­lettes d’un restau­rant, il est dif­fi­cile de com­pren­dre com­ment les réal­isa­teurs n’ont pas anticipé la voie dan­gereuse sur laque­lle ils s’engageaient en lais­sant totale­ment libre cours aux plans déli­rants mais finale­ment très stéréo­typés de Marie-France. Si la crédi­bil­ité n’est pas néces­saire­ment un critère qui doit préoc­cu­per, force est de con­stater que La Volante vire car­ré­ment au grotesque involon­taire et au grand-guig­nol dès lors que la secré­taire décide d’éliminer tous les obsta­cles qui l’empêcheraient de s’approprier le fils de Thomas. Et le métrage de s’achever sur cette con­cep­tion des gen­res d’un autre temps : si les hommes sont bien­veil­lants, cré­d­ules et manip­u­la­bles, les femmes seraient dotées d’une effrayante part obscure qui, dans le meilleur des cas, les rend hyper intu­itives (l’ex-femme de Thomas), au pire, en fait des ogress­es hys­tériques prêtes à tout pour par­venir à leurs fins. Si on peut recon­naître aux réal­isa­teurs Christophe Ali et Nico­las Boni­lau­ri d’avoir pris le risque de s’être frot­té au film de genre (à rebours du nat­u­ral­isme si récur­rent dans le ciné­ma français), force est de recon­naître que cet essai se borne à appli­quer une recette mille fois éprou­vée et que le résul­tat est un beau ratage en règle.