En rem­por­tant deux Palmes d’or remar­quées à Cannes et davan­tage de récom­pens­es de par le monde, le réal­isa­teur serbe Emir Kus­turi­ca s’est auto­proclamé spé­cial­iste de la fable fausse­ment généreuse. Son dernier film, La vie est un mir­a­cle, comme son titre pré­ten­tieux peut l’indi­quer, ne déroge pas à la règle…

Con­scien­cieux d’asseoir un peu plus sa répu­ta­tion d’hu­man­iste, le réal­isa­teur a choisi la guerre de l’ex-Yougoslavie comme toile de fond à son nou­veau film. Pré­cisons cepen­dant que l’in­ten­tion pre­mière de l’his­toire n’est pas de com­pren­dre de l’in­térieur l’ab­sur­dité d’une guerre qui a déchiré un pays pen­dant près de dix ans dans l’in­dif­férence générale. Pour cela, le con­flit est con­fort­able­ment tenu au loin, en hors champ, et relève de l’atout scé­nar­is­tique généra­teur de gags intem­pes­tifs et d’é­mo­tion facile, un peu comme le fit Rober­to Benig­ni en réal­isant La vie est belle. En qua­tre tirs de lance-roquettes, deux jour­naux télévisés et l’in­ter­ven­tion effron­té­ment ridi­culisée de l’ONU, la guerre est défini­tive­ment classée car l’ob­jec­tif du réal­isa­teur n’est pas de faire du réal­isme his­torique mais de con­stru­ire une fable intem­porelle.

Mais même sous cet aspect, La vie est un mir­a­cle est un échec total, car Emir Kus­turi­ca aime si peu ses per­son­nages qu’il les réduit à d’a­gaçantes car­i­ca­tures dépourvues de toute sub­til­ité. Cha­cun s’agite dans son coin avec une hys­térie con­stam­ment appuyée par la mise en scène qui priv­ilégie sci­em­ment l’avalanche de gags pour con­tre­car­rer l’arid­ité des per­son­nages. Et rien ne ressort de ce foutoir, pas le moin­dre échange ni la moin­dre émo­tion, tant la stu­pid­ité affligeante du pro­pos nous plonge dans une mièvrerie décon­cer­tante. La récur­rence de l’ab­surde écarte toute forme d’au­then­tic­ité spon­tanée et devient une mar­que de fab­rique, une image de mar­que dépourvue de toute générosité qui servi­ra unique­ment à ven­dre le film à l’é­tranger.

Dans cette œuvre plus que dans n’im­porte quelle autre, le silence et le doute sont ban­nis, écartés car le réal­isa­teur, en grand démi­urge con­sacré, encadre et enferme la moin­dre scène. Para­doxale­ment à ce que peut pré­ten­dre sa dernière scène (sans com­men­taire), il prive son his­toire du moin­dre souf­fle de lib­erté, cer­taine­ment par manque insup­port­able d’hu­mil­ité et de con­sid­éra­tion pour un monde qu’il ne com­prend vraisem­blable­ment pas. L’ac­tion ne naît jamais de l’in­di­vidu et de ses affects, mais du gag qu’il provoque ou subit avec une curieuse pas­siv­ité dére­spon­s­abil­isée. Mais si les hommes sont bêtes, les fig­ures féminines ne sont pas moins dis­cuta­bles car entre une femme hys­térique et impro­duc­tive qui fait fig­ure de charge et une jeune amante dévouée, soumise et niaise au pos­si­ble, l’homme n’a que choisir pour asseoir sa supéri­or­ité. Pour le lyrisme roman­tique, on repassera.

À la fin de cette longue, très longue pro­jec­tion qui fait fig­ure d’épreuve, on ressort décon­certé, comme ayant per­du un peu de sa foi en la créa­tion ciné­matographique. Décidé­ment, si la vie est peut-être un mir­a­cle, le film ne l’est à aucun moment. Une œuvre de trop, cer­taine­ment.