Pos­tu­lat de départ : une femme s’endort à vingt-cinq ans aux côtés de l’homme dont elle vient de tomber éper­du­ment amoureuse et se réveille quinze ans plus tard quand son mariage avec ce même homme se délite. Ce bond inex­pliqué dans le temps peut alors con­stituer le pré­texte d’une réflex­ion sur la dif­fi­culté de men­er sa vie en accord avec ses rêves de jeunesse. Pourquoi pas ? Mais encore faut-il ne pas som­br­er dans une mièvrerie à la Marc Lévy et dans un décalage car­i­cat­ur­al entre la pré­ten­due insou­ciance de la jeunesse et la rigueur sup­posée du monde adulte.

Libre­ment inspiré du roman éponyme de Frédérique Deghelt, La Vie d’une autre adopte dans son pre­mier tiers un ton bur­lesque appuyé. Juli­ette Binoche sur­joue la gaucherie et la sur­prise per­ma­nentes, tant et si bien qu’elle donne l’impression d’avoir plutôt treize ans avant l’ellipse tem­porelle – opérée de façon judi­cieuse par un sim­ple rac­cord cut. Le choix d’un jeu physique per­met certes d’éviter la plongée immé­di­ate dans un sen­ti­men­tal­isme béat et de tra­vailler sur l’inconfort de Marie dans un corps qui est le sien sans l’être vrai­ment. Mais c’est déjà là que la machine s’enraye. La présence de Juli­ette Binoche dans l’incipit du film per­turbe le décalage entre Marie à vingt-cinq et quar­ante ans, puisque c’est le même corps qui incar­ne à l’écran les deux ver­sions du per­son­nage. Si Juli­ette Binoche garde la grâce et la beauté de sa jeunesse, l’illusion de ses vingt-cinq ans est loin d’être par­faite au début du film. Les dia­logues vien­nent ensuite soulign­er arti­fi­cielle­ment le décalage que l’image aurait dû pro­duire d’elle-même entre la jeune fille et la femme : Marie s’étonne à vive voix de décou­vrir pattes d’oie et abdomen dis­ten­du dans le miroir de son lux­ueux apparte­ment parisien.

Face à une Marie tou­jours souri­ante et bondis­sante, la timid­ité ou la mal­adresse des réac­tions de ses inter­locu­teurs ne fait qu’accroître la sen­sa­tion d’un film ban­cal, con­stru­it sur une hési­ta­tion per­ma­nente entre comédie screw­ball et sophis­tiquée, sans par­venir à maîtris­er aucun des deux reg­istres. La Vie d’une autre est con­stru­it sur le canevas de la comédie du remariage, dévelop­pée dans le ciné­ma hol­ly­woo­d­i­enne clas­sique : un cou­ple en crise doit tra­vers­er une suc­ces­sion de péripéties pour repenser son iden­tité indi­vidu­elle (en fonc­tion de son genre) et son iden­tité con­ju­gale (par le biais d’une com­mu­ni­ca­tion renouée). Mais, dans La Vie d’une autre, une dimen­sion essen­tielle est nég­ligée : la néces­saire et fréquente con­fronta­tion entre l’homme et la femme que la tra­ver­sée com­mune de péripéties devra finir par unir à nou­veau. Ici, Pablo (Math­ieu Kasso­vitz), créa­teur de ban­des dess­inées, est reclus der­rière la porte capi­ton­née de son ate­lier ou dans le bureau de sa mai­son d’édition, lit­térale­ment recro­quevil­lé sur ses cro­quis, quand don épouse, femmes d’affaires bril­lante, vire­volte de salles de réu­nion en con­férences de presse dans les tours de La Défense, avant de tra­vers­er Paris dans sa voiture de luxe. Pablo, réduit à l’immobilisme, n’accède jamais vrai­ment au statut de per­son­nage. Sa présence ponctuelle dans le déroule­ment et tou­jours dis­crète dans le cadre de l’écran est encore minorée par la dis­tri­b­u­tion ban­cale des dia­logues, qui le réduisent qua­si­ment au mutisme. Fig­u­ra­tion du malaise d’un cou­ple déchiré par les infidél­ités de l’un et l’autre, le silence de Pablo pèse sur le rythme de la comédie roman­tique, dont l’issue doit être l’union du cou­ple. Le mono­logue final de Marie fait office de deus ex machi­na abrupt, en per­me­t­tant à lui dépass­er pour l’impasse dans laque­lle le film s’embourbe : Pablo se jette in extrem­is sur la femme qu’il recon­naît avoir aimée, alors qu’il la rejette depuis une heure trente.

Le par­cours de Sylvie Tes­tud en tant que comé­di­enne lais­sait sup­pos­er plus d’audace et de réflex­ion dans sa démarche de réal­i­sa­tion, d’où un sen­ti­ment de décep­tion cer­tain. L’interprète de Sagan, de Louise Michel et de La Cap­tive (Marie lit d’ailleurs Alber­tine dis­parue lors de sa ren­con­tre avec Pablo) manque l’occasion de se saisir de la comédie roman­tique pour pro­duire le dis­cours cri­tique que l’histoire de Marie porte en germe. Le film fait fi de la dif­fi­culté de cette héroïne à être femme d’affaires, épouse et mère. La douleur du sac­ri­fice d’une ou plusieurs de ces cas­quettes est non seule­ment éludée, mais elle est même validée. La mul­ti­plic­ité irré­ductible des fonc­tions féminines n’est pas inter­rogée et Marie est seule ren­voyée à la cul­pa­bil­ité de l’échec de sa vie con­ju­gale et famil­iale par son entourage. La jeune Marie singe la femme mul­ti­tâch­es sans chercher à remet­tre en cause son mode de vie ou à chang­er le triste des­tin de cette autre elle-même. Seule sa volon­té aveu­gle et obses­sion­nelle de recon­quérir «son homme» la guide…