Prenant place dans un lieu curieuse­ment inhab­ituel pour un film – une ciné­math­èque –, le réc­it de La Vida Útil nous entraine dans le quo­ti­di­en de Jorge, grand gail­lard uruguayen, petite main de l’institution, qui voit le tra­vail de toute une vie par­tir pro­gres­sive­ment en fumée, faute de finance­ments. La Vida Útil est un aimable petit film, qui peine pour­tant à con­va­in­cre par la faib­lesse de ses propo­si­tions nar­ra­tives.

Idée un peu austère, quoiqu’intrigante, de vouloir plonger dans les petits tra­cas jour­naliers d’une ciné­math­èque, entre tra­vail de pro­gram­ma­tion et accueil du pub­lic, que le film déroule de manière très factuelle. La sécher­esse du réc­it, attaché à la descrip­tion d’un quo­ti­di­en qua­si­ment monacal, est issue d’une matière doc­u­men­taire qui peine para­doxale­ment à pro­duire tout élan fic­tion­nel, comme pour coller au strict déroulé des prob­lèmes financiers de l’institution. L’aspect lunaire de cer­tains silences réus­sit tout même à créer l’impression d’une étrange faune de cinéphiles peu­plant ce cocon, comme coupés du monde et de la réal­ité.

Mais La Vida Útil est surtout le réc­it d’un corps et d’une trans­for­ma­tion – il faut voir com­ment, durant la pre­mière par­tie du film, Jorge se déplace les bras bal­lants, comme por­tant la mis­ère du monde sur ses épaules. Libéré de la con­trainte d’un emploi – et d’une pas­sion – ayant dévoré la majeure par­tie de son temps, Jorge peut enfin se lancer dans le par­cours de toute une vie : la recherche de l’amour. Idée joli­ment naïve et sym­pa­thique­ment séduisante dans son exé­cu­tion, qui emprunte aux grands clas­siques des romances améri­caines et de la comédie musi­cale. Jorge com­prend peu à peu que s’il ne peut plus con­sacr­er sa vie au ciné­ma, rien ne l’empêche en revanche d’injecter un peu de ciné­ma dans son exis­tence pour se don­ner courage et légèreté. La muta­tion du régime nar­ratif est ain­si claire­ment annon­cée par un change­ment de type de pel­licule, pas­sant d’un noir et blanc somme toute clas­sique à d’étranges teintes bleu-vio­let, scin­dant le film en deux par­ties.

Mais la promp­ti­tude avec laque­lle Fed­eri­co Veiroj change de cap en milieu de par­cours est prob­lé­ma­tique car, au lieu d’être perçue comme un élan de lib­erté nar­ratif et formel, elle pointe mal­heureuse­ment les faib­less­es d’un dis­posi­tif qui ne réus­sit pas à pré­par­er, ni en amont, ni en aval, le ter­rain prop­ice à une telle bas­cule. L’ascétisme et la soli­tude du mode de vie de ce vieux garçon ne prof­i­tent en aucun cas de l’enchantement de la vie par le ciné­ma, et inverse­ment. De plus, la dif­fi­culté à percer et définir le per­son­nage de Jorge autrement que par un corps con­traint à l’enfermement, puis libéré, empêche toute véri­ta­ble adhé­sion à sa quête, et ne pro­duit au mieux qu’un doux amuse­ment par­fois tein­té d’une pointe de mer­veilleux. Mal­gré ces quelques réserves, la curiosité réus­sit régulière­ment à pren­dre le dessus, et l’on ne demande rien de mieux qu’à voir un peu plus de ce ciné­ma uruguayen trop rarement pro­jeté dans nos con­trées.