Quelques années après Kennedy et moi et À la petite semaine, Sam Kar­mann retrou­ve les joies de la mise en scène pour cette comédie par­fois loufoque, sou­vent iné­gale, sur les petits men­songes du quo­ti­di­en. La très belle per­for­mance de tous les comé­di­ens sauve le film (Karin Viard et André Dus­sol­lier en tête) d’une cer­taine tiédeur qui sied trop sou­vent au ciné­ma français.

Pour toute une généra­tion de spec­ta­teurs, Sam Kar­mann restera à jamais le pau­vre Émile de La Cité de la peur à qui l’indéli­cate Chan­tal Lau­by ne ces­sait de répéter “Prenez un chew­ing-gum Émile”. Pour­tant, Sam Kar­mann s’est depuis quelques années imposé en tant que réal­isa­teur qui, à défaut de grand tal­ent, sait faire preuve d’une effi­cac­ité qui allie mod­estie, sobriété et loufo­querie. Pour ce troisième long métrage, le réal­isa­teur s’est lancé dans l’adap­ta­tion d’un roman améri­cain, True Enough de Stephen McCauley. Les enjeux posés par le livre — la ren­con­tre entre une jour­nal­iste de télévi­sion bostoni­enne un peu bor­der­line et un uni­ver­si­taire new-yorkais homo­sex­uel — sont ici déplacés en France. La jour­nal­iste, Anne (Karin Viard), devient donc respon­s­able d’une émis­sion lit­téraire sur la télévi­sion locale lyon­naise et l’u­ni­ver­si­taire, Vin­cent (André Dus­sol­lier), un chercheur parisien venu sur Lyon pour enquêter sur une anci­enne gloire locale du jazz. Tous deux s’ac­com­mod­ent de petits men­songes au quo­ti­di­en qui peu­vent rapi­de­ment pren­dre l’al­lure de grands drames… finale­ment assez bur­lesques.

Mais ces deux per­son­nages-là sont au moins com­plé­men­taires : quand Anne souf­fre de ne pas trou­ver une place dans sa vie — un mari telle­ment atten­tion­né qu’il la tétanise (Sam Kar­mann lui-même), un enfant indif­férent, un ex-mari avec qui elle recouche de temps à autre (François Cluzet), une émis­sion de télévi­sion qu’elle peine à con­serv­er –, Vin­cent fait preuve d’une sagesse très séduisante alors qu’il doit lui aus­si faire face à la déliques­cence de son cou­ple — un com­pagnon mal­heureux, une expéri­ence sex­uelle plutôt sur­prenante — et aux freins qu’on lui pose dans la réal­i­sa­tion de ses pro­jets pro­fes­sion­nels. Autour d’eux s’agite une galerie de per­son­nages plutôt savoureuse : une roman­cière dés­abusée jamais avare d’une vanne bien sen­tie (Brigitte Catil­lon), une femme enceinte un brin dépres­sive (Julie Delarme), un ex-mari trop séduc­teur pour être hon­nête (François Cluzet), etc. Bien dirigés par Kar­mann, tous ces acteurs pren­nent un évi­dent plaisir à camper des per­son­nages hauts en couleurs sans toute­fois tomber dans le moin­dre caboti­nage. Entre Dus­sol­lier, tout en sobriété, et Viard, capa­ble de met­tre du bur­lesque dans le dra­ma­tique et inverse­ment, l’alchimie est par­faite.

Reste la mise en scène, un poil trop plan-plan pour ne pas sus­citer un ennui poli. Les enjeux posés par le scé­nario sont finale­ment davan­tage pré­textes à faire rebondir le film qu’à pro­pos­er une véri­ta­ble réflex­ion sur les petits men­songes du quo­ti­di­en. Du coup, entre chaque scène sub­siste un flot­te­ment et un tâton­nement qui ne per­me­t­tent jamais au pro­jet de gag­n­er cette force que Kar­mann aurait man­i­feste­ment voulu lui don­ner. À trop rechercher ce qui pour­rait insuf­fler une force mélan­col­ique à cette galerie de per­son­nages sus­cep­ti­bles de pass­er à côté de leur vie, le réal­isa­teur s’é­gare par­fois dans des his­toires de sec­ond plan, comme ce por­trait esquis­sé d’une gloire locale du jazz, aujour­d’hui oubliée. La présence de la trop rare Lil­iane Rovère n’y fait mal­heureuse­ment rien. Pour par­faire le tout, Sam Kar­mann joue la carte de la facil­ité en achevant son film sur un improb­a­ble hap­py-end avec éclats de rire à la clé, un peu comme à la fin d’un épisode de Julie Lescaut ou d’Une famille for­mi­da­ble. On aurait finale­ment aimé un film moins con­fort­able.