Ghas­san Sal­hab fait des films depuis 1986. On peut dire que cela fait de lui une fig­ure annon­ci­atrice de ceux qui représen­tent aujour­d’hui aux yeux du monde cinéphile le ciné­ma libanais, des auteurs tels que Danielle Arbid ou le tan­dem Jor­eige-Had­jithomas. Néan­moins, aucun film de Sal­hab n’a pu sor­tir hors du Liban depuis Ter­ra Incog­ni­ta en 2002. La présente sor­tie française de La Val­lée (2014) ressem­ble donc au début de la répa­ra­tion d’une injus­tice — d’au­tant plus que le film, remar­quable, donne envie de s’in­téress­er à celui qui l’a précédé, The Moun­tain (2010) : les titres (deux reliefs con­traires) et les syn­op­sis (qui com­por­tent cha­cun un voy­age en voiture, un départ pour l’un, une arrivée pour l’autre) pour­raient en faire deux films symétrique­ment opposés.

La Val­lée est, par ailleurs, un film tout en reliefs — lesquels sur­gis­sent, jusque sur des sur­faces trompeuse­ment planes, à un regard ren­du atten­tif voire méfi­ant. Ce regard épousé par la mise en scène et ren­du au spec­ta­teur, c’est celui de per­son­nages men­acés autant que menaçants. Soit un homme seul d’un cer­tain âge, rescapé d’un acci­dent de voiture mais man­i­feste­ment amnésique, et une famille retirée dans sa pro­priété bar­ri­cadée et gardée, se livrant à un traf­ic clan­des­tin. Ces forces en présence, cha­cune gar­dant une part de secrets qui pour­rait nuire à l’autre, se voient réu­nies con­tre leur gré dans ladite pro­priété isolée au cœur de la val­lée de la Beqaa, à la tran­quil­lité trompeuse tan­dis qu’au­tour d’eux (les retrans­mis­sions radio seules en témoignent) le Moyen-Ori­ent s’embrase. Alors cha­cun scrute l’autre, scrute son entourage, son envi­ron­nement. Et la force de La Val­lée tient dans cette fac­ulté de ren­dre à chaque plan cette ten­sion du regard en partageant l’at­trait de son objet. En atti­rant l’at­ten­tion sur des fenêtres hor­i­zon­tale­ment bar­rées et d’autres motifs et paysages frac­turés, en super­posant champ et con­trechamp dans de longs fon­dus enchaînés, Ghas­san Sal­hab ne crée pas seule­ment de jolies formes (que d’au­cuns, soyons-en sûrs, qual­i­fieront trop vite d’ “anto­nion­i­ennes”) à par­tir des fis­sures du quo­ti­di­en : il fait du con­trechamp le plus banal un objet per­ma­nent de fas­ci­na­tion et de ver­tige, et témoigne ain­si indi­recte­ment de l’é­tat d’at­tente, de désir, de crainte de celui qui l’ob­serve. L’hyp­nose que ces formes peu­vent exercer séduit moins qu’elle instille une oppres­sion secrète — au point que le cat­a­clysme de la dernière par­tie du film, auquel les per­son­nages et nous assis­tons à dis­tance, fait le para­dox­al effet d’un apaise­ment libéra­teur : puisque le mal est fait, la vig­i­lance peut retomber.

La peur en face

Avec son art d’emprunter les pistes du thriller de genre pour mieux les tir­er vers l’ab­strac­tion, son évo­ca­tion d’un Liban tour­men­té en un temps pas si défi­ni (présent ? cœur d’une guerre récente ? antic­i­pa­tion ?), son artic­u­la­tion de cer­tains thèmes (la mémoire, les ten­sions inter-com­mu­nau­taires), La Val­lée pour­ra être (trop) facile­ment présen­té comme une fable poli­tique. S’il ne se dérobe pas à cette qual­i­fi­ca­tion, nous gagerons pour­tant que le poli­tique serait peu de chose s’il ne s’échap­pait de la fable pour créer des moments d’é­trangeté comme ceux-là, où le pou­voir du ciné­ma se risque à incar­n­er plus que l’ob­jet filmé, aus­si le point de vue inqui­et de celui qui regarde, l’é­tat d’in­di­vidus, d’une com­mu­nauté, d’un cinéaste, d’un peu­ple ou d’une nation peut-être. Un état qui cepen­dant nous con­cerne tous, où l’Autre et l’Ailleurs devi­en­nent l’ob­jet de notre con­sid­éra­tion effrayée.