C’est en 2013 que fut défini­tive­ment adop­tée en France la loi sur le mariage pour tous, don­nant ain­si la pos­si­bil­ité aux cou­ples homo­sex­uels de se mari­er civile­ment et d’adopter des enfants. Alors que le pro­jet fut voté dans une rel­a­tive sérénité dans d’autres pays européens net­te­ment plus mar­qués par le catholi­cisme (l’Es­pagne en 2005, le Por­tu­gal en 2010, l’Ir­lande en 2014), celle-ci provo­qua en France des débats d’une vio­lence inouïe, mobil­isant de manière impres­sion­nante les opposants alors réu­nis dans le col­lec­tif “La Manif pour tous”. À cette époque, la soci­o­logue Irène Théry est large­ment inter­v­enue : invitée par les radios et les télévi­sions, elle n’a cessé de vouloir dépas­sion­ner le débat, rap­pelant à ses inter­locu­teurs et ses audi­teurs que l’in­sti­tu­tion du mariage avait vu son rôle et sa fonc­tion chang­er au cours de l’his­toire et que l’ou­ver­ture de celle-ci aux cou­ples de même sexe n’é­tait que la résul­tante de l’évo­lu­tion de notre société. Main­tenant que l’ef­fer­ves­cence des débats est retombée (mis à part pour quelques mil­i­tants acharnés et quelques poli­tiques qui promet­tent d’ab­roger la loi en 2017), les réal­isa­teurs Éti­enne Chail­lou et Math­ias Théry, le fils de la soci­o­logue, ont souhaité com­pren­dre com­ment, trois ans plus tôt, nous en avions pu arriv­er à cet état de crispa­tion.

Dépassionner le débat

Si la soci­o­logue et les réal­isa­teurs ne cachent pas leur sym­pa­thie à l’é­gard de cette loi, l’in­térêt de La Soci­o­logue et l’our­son ne se borne pas pour autant à faire du prosé­lytisme auprès des derniers réfrac­taires ou à faire la leçon à ceux qui auraient pu se tromper de com­bat. Refu­sant à tout prix le sen­sa­tion­nel, le film se posi­tionne même là où on ne l’at­tendait pas : alors qu’il aurait été facile de com­pil­er des images des débats à l’Assem­blée ou de s’at­tarder sur les énormes man­i­fes­ta­tions qui ont per­mis à sa leadeuse, Frigide Bar­jot, de décrocher une notoriété inespérée, le mon­tage ne s’ap­puie même pas sur l’ai­sance orale d’une Chris­tiane Taubi­ra pour clouer le bec à tout le monde. Au con­traire, des annonces prési­den­tielles aux inter­ven­tions de la soci­o­logue, les peluches se sub­stituent la plu­part du temps aux vis­ages trop sou­vent vus à la télévi­sion. C’est que l’ob­jec­tif du film est de replac­er le mot, l’ar­gu­ment au cen­tre des échanges, loin de l’hys­térie socié­tale et des énon­cés de mau­vaise foi qui ont le plus sou­vent pré­valu. Se bas­ant sur des énon­cés sim­ples – mais jamais sim­plistes –, le film se con­stru­it comme une dis­cus­sion entre un fils et sa mère, jouant par­fois même la carte de l’in­time et de l’anec­dote, en-dehors de ce ter­ri­toire occupé par des poli­tiques plus enclins à faire davan­tage val­oir leur image que leurs idées dans un pur objec­tif de com­mu­ni­ca­tion.

Pédagogie et lisibilité des idées

Réfléchie, la démarche des deux réal­isa­teurs ne tombe jamais dans la prise d’o­tage affec­tive mais ne rechigne pas pour autant à pren­dre en compte la dimen­sion per­son­nelle que le débat revêt pour ceux qui y par­ticipent. On pense par exem­ple à ce jour­nal­iste qui filme Hervé Mari­ton lui expli­quer pourquoi il est con­tre la mariage pour les cou­ples homo­sex­uels : d’un coup, l’homme le coupe et dévoile sa pro­pre sit­u­a­tion (il est lui-même homo­sex­uel, en cou­ple, et souhait­erait pou­voir se mari­er), espérant peut-être met­tre en défaut l’homme poli­tique en le con­frontant à un cas réel et non plus théorique. Mari­ton sem­ble com­pren­dre que le débat est vis­sé car son inter­locu­teur y a mis de l’in­time : il bat alors en retraite et aban­donne poli­ment l’échange à la recherche d’un nou­v­el inter­locu­teur moins par­tie prenante, lais­sant le jour­nal­iste un peu penaud et impuis­sant. Un autre échange – plutôt savoureux – oppose Irène Théry à Frigide Bar­jot dans les couliss­es d’une émis­sion : d’abord cor­diales, les deux femmes finis­sent par s’ac­crocher sur un mot qui porte en lui l’une des frac­tures liées au débat (la ques­tion de l’é­tat civ­il de l’en­fant). L’op­posante au vote de la loi finit par se taire, désta­bil­isée par la rigueur intel­lectuelle de son inter­locutrice. C’est bien là tout le nœud de La Soci­o­logue et l’our­son : décel­er ce qui a pu empêch­er pen­dant ces longs mois d’af­fron­te­ment le débat d’être au niveau auquel il aurait dû être, le plus sou­vent en dépit du bon sens.