De Bâle à Sin­gapour en pas­sant par Mia­mi, Venise et Lon­dres, le marché de l’art s’est atom­isé en une myr­i­ade de foires, de galeries, de ventes aux enchères ou d’événements artis­tiques (FIAC, Bien­nale, vernissages de fon­da­tion privée…) et pour­tant, jamais le nom­bre d’acheteurs n’a atteint un tel som­met. Mal­gré la crise, le marché de l’art con­tem­po­rain se porte divine­ment bien. Mais au-delà de la flam­bée des prix des œuvres d’art, Mar­i­anne Lam­our, la réal­isatrice du doc­u­men­taire La Ruée vers l’art, pointe surtout le fonc­tion­nement d’un sys­tème finan­cia­risé, pour lequel la valeur marchande a depuis longtemps sup­plan­té la qual­ité artis­tique.

Qu’on appré­cie ou qu’on déteste la sainte trinité des artistes stars du XXIe siè­cle (Takashi Muraka­mi, Dami­an Hirst et Jeff Koons), force est de recon­naître leur suc­cès. Une pan­thère rose à 16 mil­lions de dol­lars (Koons), un requin dans le for­mol à 12 mil­lions (Hirst) ne sont que quelques exem­ples mis en lumière par Lam­our. Mais le proces­sus par lequel ces plas­ti­ciens ont acquis une renom­mée mon­di­ale et une côte excep­tion­nelle demeure opaque. Car rien n’est le fruit du hasard, en art comme ailleurs. Le doc­u­men­taire s’intéresse donc aux hommes qui font ces macro-artistes. Et le sys­tème de point­er son nez. Des galeristes de renom (le pub­lic­i­taire Charles Saatchi ou Lar­ry Gagosian) achè­tent des œuvres, les reven­dent à des amis col­lec­tion­neurs (Pin­ault par exem­ple) qui eux-mêmes les font tran­siter vers d’autres acquéreurs, par le biais de ventes aux enchères (Christie’s, Sotheby’s). Par ce chemin, adoubées au pas­sage par les hommes impor­tants du milieu, les œuvres voient leur valeur s’envoler. Mais ce tour de passe-passe n’est qu’une des nom­breuses manip­u­la­tions que le film démonte. On y apprend entre autre qu’il existe des Hedge Fund spé­cial­isés en art, que la Chine con­sid­ère l’art comme un « soft pow­er » à ne pas nég­liger, que le Qatar ou Abu Dhabi mis­ent sur la cul­ture comme investisse­ment pour l’avenir. Bref, les œuvres sont dev­enues des biens mobiliers à forte rentabil­ité, totale­ment décon­nec­tées d’une réflex­ion sur leur valeur artis­tique intrin­sèque. Le temps jugera si art il y avait dans cette mas­ca­rade géante, en atten­dant le marché grossit, comme les béné­fices.

Si La Ruée vers l’art per­met de faire un point sur l’état du marché artis­tique mon­di­al, con­stat effrayant donc, il ne dépasse jamais le cadre d’un (bon) reportage télévisé. Les deux jour­nal­istes (deux dames grands reporters pas du tout ver­sées en matière de marché de l’art) guident le spec­ta­teur à tra­vers la jun­gle des col­lec­tion­neurs, fon­da­tions privées, foires du bout du monde, mais jamais le film ne pro­pose autre chose que des inter­views posées face caméra. Les change­ments de lieux géo­graphiques sont l’occasion de vari­a­tions musi­cales clichées (ara­bisantes pour le Moyen-Ori­ent, japon­isantes pour l’Asie, ne manque que les tam­tam pour l’Afrique…). Quant au dis­cours, il ne parvient jamais à se hiss­er à un niveau cri­tique sat­is­faisant. Évi­tant de juger de la qual­ité des œuvres qu’il présente, n’usant jamais d’ironie ou de sec­ond degré, le film manque dés­espéré­ment d’un par­ti-pris, d’un angle d’attaque. Cer­taines séquences font écho involon­taire­ment à Exit Through the Gift Shop (Faites le mur), le doc­u­men­taire de Banksy qui osait une cri­tique au vit­ri­ol d’un marché de l’art devenu fou. Il manque à cette ruée, enquête factuelle et très jour­nal­is­tique, une prise de posi­tion, quelle qu’elle soit.