Pour son pre­mier long métrage, Fan­ta Régi­na Nacro s’at­taque au dif­fi­cile sujet de la réc­on­cil­i­a­tion entre deux eth­nies qui se sont déchirées pen­dant des années. Avec une mise en scène qui emprunte beau­coup à la tragédie clas­sique, la réal­isatrice mène avec brio une réflex­ion sur la dif­fi­cile entre­prise du par­don.

Con­stru­ire tout un film autour de la réc­on­cil­i­a­tion des enne­mis après une sanglante guerre civile, un défi dif­fi­cile mais réus­si pour la réal­isatrice burk­in­abé qui s’at­taque pour la pre­mière fois au for­mat long et à la forme trag­ique.

Bal­ayons d’emblée les clichés, Fan­ta Régi­na Nacro n’a pas fait un « film africain », pour les Africains, autour d’un thème « typ­ique­ment africain ». La Nuit de la vérité abor­de le dif­fi­cile chemin de la paix, après une atroce guerre civile qui a déchiré deux eth­nies pen­dant des années. (lire l’in­ter­view de Fan­ta Régi­na Nacro). Ce sujet s’est imposé à la réal­isatrice d’abord en regar­dant les images de guerre en ex-Yougoslavie, celles du géno­cide rwandais, celles du con­flit israé­lo-pales­tinien. A par­tir d’élé­ments his­toriques, Fan­ta Régi­na Nacro a con­stru­it un film à dimen­sion uni­verselle, qui fait appel à des sen­ti­ments présents en cha­cun de nous. Com­ment par­don­ner ? Com­ment regarder son bour­reau en face, com­ment vivre à ses côtés ? Com­ment apais­er la haine dans les cœurs et recon­naître l’autre comme son frère et non comme son enne­mi ? C’est la réflex­ion que mène la réal­isatrice dans La Nuit de la vérité, film où chaque per­son­nage est juste­ment amené à chercher la vérité de ses rela­tions avec l’autre, à savoir s’il est prêt pour entériner la haine.

Dans un pays imag­i­naire, les Nayaks et les Bonandés se sont voués une guerre sans mer­ci durant de longues années. Ce soir-là, le colonel des Bonandés invite dans son vil­lage le prési­dent Nayak et sa femme, ain­si que leur garde rap­prochée. Repas réu­nis­sant les spé­cial­ités de chaque peu­ple, musi­ciens priés de remiser les tam­bours de guerre au plac­ard, rit­uels de bien­v­enue, cadeaux échangés, ban­deroles de réc­on­cil­i­a­tion, tout est fait pour que la nuit scelle la paix des armes, et celle des cœurs. Bien évidem­ment, tout ne se passera pas comme prévu. Le film n’est pas bâti autour d’un per­son­nage prin­ci­pal, mais s’at­tache plutôt à décrire des com­mu­nautés humaines ; une autre réc­it s’y dégage pour­tant, met­tant en valeur la com­plex­ité du sujet. Edna (jouée par Naky Sy Savane, épatante), la femme du prési­dent, ne peut se défaire de l’im­age de son fils, tué lors d’un mas­sacre fomen­té par les Bonandés, et donc de l’idée de se venger. Dès lors, tout le scé­nario tourne autour de ses allées et venues entre la volon­té de faire bonne fig­ure et celle de se laiss­er pren­dre par le désir de punir l’as­sas­sin de son enfant. Edna devient tout au long de l’his­toire le sym­bole de la plaie béante de la guerre, du sang qui appelle le sang. À côté d’elle, le colonel Théo incar­ne une autre facette de l’après-guerre : la recherche du par­don, même s’il faut avouer d’hor­ri­bles vérités, pour pou­voir con­tin­uer de vivre.

Dans un tel cli­mat de vio­lence si dif­fi­cile à apais­er, il fal­lait trou­ver le ton pour décrire les images cauchemardesques han­tant les esprits, pour évo­quer l’hor­reur et le goût de la mort. Fan­ta Régi­na Nacro ne prend pas de détours et n’hésite pas à mon­tr­er, sur fond de musique angois­sante, des restes humains char­riés par la riv­ière, le rouge du sang col­orant les tor­rents, la mort à l’é­tat le plus cru. Mais la réal­isatrice ne tombe pas dans l’écueil du voyeurisme, util­isant ces mêmes images comme la mise en scène du cauchemar qui hante le colonel, fer­vent défenseur de la révo­lu­tion par les armes, qui en a appréhendé les lim­ites à mesure qu’il se décou­vrait bour­reau.

Du point de vue nar­ratif, la réal­isatrice emprunte beau­coup à la tragédie clas­sique, et donne tout son rythme au film : expo­si­tion dans une pre­mière par­tie plus lente pour met­tre en place tous les élé­ments du drame qui va se jouer en une nuit, unité de temps et de lieu, épi­logue dans lequel la parole est don­née au fou du vil­lage, vecteur de la vérité et de la sagesse : les références shake­speari­ennes sont claire­ment revendiquées. Les per­son­nages cor­re­spon­dent à des pro­to­types de la tragédie. On pense à Mac­beth ou encore à Ham­let, déchiré entre son désir de vengeance et sa pro­pre cul­pa­bil­ité. Avec ce recours aux règles de la tragédie clas­sique, le jeu des acteurs peut paraître un peu for­cé ; il prend par­fois des accents trop théâ­traux, dans des dia­logues très écrits qui son­nent sou­vent comme des dis­cours (« le sang ver­sé nous étouffe », « pour que les blessures se refer­ment, il faut que la lumière soit faite »…). C’est juste­ment le par­ti pris que la réal­isatrice choisit pour servir une approche incan­ta­toire plus que nar­ra­tive et représen­ta­tive. Dès lors que le spec­ta­teur adhère à cette approche et recon­naît la pat­te « clas­sique », il peut pour­suiv­re sa pro­pre réflex­ion.

Car si le jeu des acteurs peut effec­tive­ment sur­pren­dre, le scé­nario est par­faite­ment bien mené : tout le réc­it est tenu jusqu’à son dénoue­ment trag­ique, le con­stat que seul un sac­ri­fice peut apais­er la haine d’une mère éplorée. L’am­bi­tion du film était élevée, l’ex­er­ci­ce dan­gereux, d’au­tant que la réal­isatrice a totale­ment changé de reg­istre ; de Un cer­tain matin à Vivre en pas­sant par Bin­tou, elle avait investi jusqu’i­ci le reg­istre comique pour abor­der des sujets de société tels que la place des femmes dans la com­mu­nauté africaine, ou le sida. Fan­ta Régi­na Nacro, inter­na­tionale­ment admirée, a reçu pour La Nuit de la vérité le prix du scé­nario, au Fes­pa­co 2005 et au fes­ti­val de San Sebas­t­ian. Preuve que les drames de l’Afrique con­tem­po­raine peu­vent encore intéress­er. Preuve aus­si qu’un tel sujet peut dépass­er le cadre d’un con­ti­nent pour touch­er à la mémoire col­lec­tive men­acée jour après jour par l’ou­bli.