Avec La Nébuleuse du cœur, Jacque­line Veuve réalise un film dont l’esthé­tique se rap­proche plus de l’ex­posé que du doc­u­men­taire. Elle se pro­pose d’ex­plor­er de façon à la fois ludique et didac­tique les dif­férentes idées et représen­ta­tions que nous nous faisons du cœur. Mais la cinéaste ne parvient jamais à assumer l’am­pleur du pro­jet, et l’én­ergie ciné­matographique en vient à tourn­er au ralen­ti, diluée dans l’e­space filmique. Notre regard glisse sur les objets d’ob­ser­va­tion. Nous con­sta­tons qu’en voulant tout bal­ay­er, Jacque­line Veuve n’a rien pénétré.

Il faut du culot et une bonne dose d’o­rig­i­nal­ité pour ten­ter de faire un film comme La Nébuleuse du cœur. D’un côté, une his­toire per­son­nelle: la cinéaste dont le cœur mon­trait des signes de faib­lesse, a subi la pose d’un pace­mak­er. De l’autre, un regard porté sur le cœur dans tous ses états: le cœur comme organe phys­i­ologique vital, le cœur sen­ti­men­tal, le Sacré-Cœur, le cœur de bœuf à déguster à la poêle, les légen­des et mythes qui entourent l’his­toire du cœur… En tant que pro­tag­o­niste de son pro­pre film il fal­lait que la cinéaste s’amé­nage un espace à habiter. C’est ce qu’elle réalise en ayant recours à la voix-off, ou en se fil­mant chez le médecin pen­dant l’aus­cul­ta­tion. Par­ticiper au film, c’est aus­si une manière pour elle de témoign­er, de bris­er la fron­tière fil­mant-filmé, et de pren­dre place dans sa galerie de por­traits. Il y a dans cette façon de se met­tre au même niveau que les pro­tag­o­nistes du film, un par­ti pris intéres­sant de général­i­sa­tion. Le film tente d’opér­er un glisse­ment dra­ma­tique: lorsque l’on par­le d’un cœur, il s’ag­it aus­si de notre cœur. Jacque­line Veuve réalise ain­si un geste large d’u­ni­fi­ca­tion avec le spec­ta­teur. En se met­tant ain­si en scène, c’est comme si elle essayait de le con­vo­quer au cœur de son film.

Mais Jacque­line Veuve, à la manière d’Alain Cav­a­lier, en prof­ite pour explor­er le geste filmique. Son regard intro­spec­tif s’in­car­ne dans une ten­ta­tion métafilmique: nous voyons le pre­neur de son au tra­vail, la cinéaste vision­nant les rush­es, con­seil­lant ses comé­di­ens… Alors que chez Cav­a­lier ce par­ti pris est le car­bu­rant même de son énergie créa­trice puisque c’est la col­li­sion du geste filmique et de la réal­ité telle qu’elle est filmée qui crée l’ét­in­celle (Les Por­traits, Le Filmeur…), dans La Nébuleuse du cœur c’est exacte­ment l’in­verse qui se passe. Cav­a­lier filme une rup­ture, ou com­ment la présence de la caméra vient infuser le réel dans ce qu’il a d’in­time, de doux et de brûlant, le tout sans le per­ver­tir, sans le dévoy­er. Jacque­line Veuve en vient à filmer une cas­sure: la présence du ciné­ma n’ap­porte rien à son doc­u­men­taire. Il sem­blerait qu’elle ait voulu inté­gr­er dans un geste englobant les pro­tag­o­nistes qu’elle con­sulte. Peut-être pour uni­fi­er le tout et éviter l’é­parpille­ment, peut-être pour pénétr­er plus pro­fondé­ment dans la réal­ité qu’elle filme. Elle ne parvient en fait qu’à soulign­er la fron­tière entre eux et elle. Et fatale­ment entre le film et nous. Tout glisse, rien ne mord.

Le film en revient à être une énuméra­tion des dif­férents états du cœur, une sorte d’ex­posé qui se déploie sur le mode de l’en­quête. Jacque­line Veuve part à la ren­con­tre de malades, d’un médecin, d’un bouch­er, d’un col­lec­tion­neur qui rassem­ble fréné­tique­ment toutes les représen­ta­tions du cœur qu’il trou­ve… Elle recueille des témoignages, écoute des con­fes­sions, filme une opéra­tion de trans­plan­ta­tion. Le film passe, il a son dis­cours, sa tonal­ité, sa poésie un peu gauche: « Un jour, un médecin con­stat­era que mon cerveau a cessé de fonc­tion­ner (…) Quand cela arrivera, voici mon tes­ta­ment: Don­nez mes reins (…) Don­nez mes yeux à un homme qui n’a jamais regardé le soleil se lever, n’a jamais pu voir le sourire d’un enfant ou l’amour dans les yeux d’une femme. Don­nez mon cœur à une per­son­ne à qui le sien n’a jamais procuré que des souf­frances tout au long des jours sans fin (…) Si vous devez enter­rer quelque chose, que ce soient mes fautes, mes faib­less­es et tout ce que j’ai fait de mal vis-à-vis de mes sem­blables. »

L’ensem­ble est trop lourd pour nous séduire. Le spec­ta­teur a presque de la peine à s’avouer que le film est mau­vais: il y a des inten­tions, une forme de générosité, de l’hu­mil­ité. Jacque­line Veuve pen­sait que sa présence dans le film allait l’ori­en­ter, l’aider à trou­ver sa forme. En fait elle s’é­gare, le film s’es­souf­fle. Dans l’om­bre de la salle, le spec­ta­teur per­plexe reste seul, et ressent ce qu’on appelle la vacuité d’un film…