La Mai­son à la tourelle se déroule dans une URSS en guerre — celle con­tre l’Alle­magne — mais de la guerre on ver­ra à peine les stig­mates, ou en tout cas ils ne se dis­tinguent pas vrai­ment des signes d’une rudesse quo­ti­di­enne. Dans les pre­mières images du nou­veau film d’E­va Ney­mann (Au bord de l’eau), ce n’est pas une vic­time de guerre qui sus­cite l’ag­i­ta­tion, mais une vic­time des caprices de la nature. Par­ti­sans et gens du com­mun s’or­gan­isent pour con­duire une jeune femme malade[1] à l’hos­pice, tout en accor­dant une atten­tion min­i­male au petit garçon qui l’ac­com­pa­gne. La cinéaste, cepen­dant, lui accorde la sienne, au point de plac­er sa caméra à sa hau­teur et d’adopter son regard d’en­fant sur ce sys­tème trop grand pour lui, con­fron­té à la rigueur des temps. Face à une société qui prend soin de ses mem­bres du mieux qu’elle peut en temps de crise tout en la régen­tant froide­ment, le point de vue de Ney­mann vise un état proche de celui de Fritz Lang suiv­ant le petit John Mohune dans Moon­fleet — ou plutôt un état qui se sub­stituerait fatale­ment à lui ensuite : celui d’une vir­ginité per­due, d’une inno­cence con­trar­iée qui n’au­rait d’autre choix que de per­dre un peu d’elle-même pour sur­vivre. Tan­dis qu’au­tour du garçon les gens le trait­ent au mieux comme un jeune adulte, au pire comme un enfant encom­brant, celui-ci, en quête de sa mère puis de sa famille, doit para­doxale­ment déjà appren­dre à vivre seul. Quant à la “mai­son à la tourelle” du titre — une jolie bâtisse de la ville qui accroche son regard à plusieurs repris­es — elle ne saurait con­stituer qu’un inter­mède plaisant pour les yeux, et l’e­spoir qu’elle ren­ferme d’un repos pour le petit voyageur ne saurait être qu’hy­pothé­tique et éphémère — jamais le film n’en­tre­tenant l’il­lu­sion du con­traire.

Mais là où Lang emboî­tait le pas de l’en­fant sans se dépar­tir de sa pro­pre fer­meté, Ney­mann sem­ble hésiter entre l’af­fron­te­ment franc avec l’âpreté du monde et le refuge dans la fable por­teuse de sim­plic­ité ras­sur­ante. Dès que la fig­ure de la mère orig­inelle s’ef­face, le monde observé par l’en­fant devient une suite (logique: on se pré­pare à un voy­age en train…) de por­traits se rap­prochant dan­gereuse­ment d’un défile­ment de vignettes sim­plistes : la mère de sub­sti­tu­tion bour­geoise, méprisante et dom­i­nant son mari, les par­ti­sans bru­taux et buveurs de vod­ka, le penseur bar­bu à lunettes… L’ab­sence de noms pour les per­son­nages, entre autres indices, accrédite alors la thèse du virage vers la fable lénifi­ante sur une pop­u­la­tion sur­vivant dans le désar­roi. Même le noir et blanc net et bla­fard qui baigne le film appa­raît dans un rôle ambigu, entre ren­du d’un réel mor­bide et enlu­min­ure d’un livre d’im­ages du peu­ple russe résilient. De ces lec­tures, il va de soi qu’on aimerait priv­ilégi­er l’une à l’autre.

Notes

Notes
↑1 L’ul­time rôle de Kate­ri­na Gol­ube­va, qu’on a con­nue notam­ment devant les caméras de Sharunas Bar­tas, Claire Denis, Leos Carax…