Les pre­mières sec­on­des de La Grève con­vo­quent les images d’un monde du tra­vail qui sem­ble voué à sa pro­pre iner­tie : des femmes exé­cu­tent dans le plus grand calme des gestes répéti­tifs, eux-mêmes scan­dés par le mou­ve­ment monot­o­ne de machines bien réglées. Mais une ouvrière casse l’ordre, en rejoignant ses col­lègues devant son usine, alors qu’on entend alter­na­tive­ment l’Hymne des femmes et les phras­es suiv­antes extraites de La Chair est triste hélas, l’essai qu’Ovidie, ex-actrice pornographique, a pub­lié en 2023 : « Cela fait presque qua­tre ans que je fais la grève du sexe. […] Je crains que cela ne fasse de moi une anom­alie sociale. » Élaboré à par­tir d’archives publiques (issues de l’INA) et de films ama­teurs, le film de Gabrielle Stem­mer adapte libre­ment le texte d’Ovidie ; des pas­sages choi­sis, mis en voix par Julia Fau­re, vien­nent com­menter ce col­lage d’images hétérogènes. La Grève procède dès le départ à un ren­verse­ment dialec­tique, comme l’indique explicite­ment son ouver­ture : si les extraits du texte d’Ovidie sont cen­trés sur l’intimité, les images racon­tent que cette démis­sion du champ de la sex­u­al­ité est en réal­ité sociale et mas­sive. Le film assume dès lors un par­ti pris qui pour­rait être inter­rogé, car à pre­mière vue, la tra­jec­toire d’Ovidie est sin­gulière et ne représente pas l’ensemble des femmes dont il est ici ques­tion. Gabrielle Stem­mer l’insère pour­tant dans une con­stel­la­tion de paroles, puisque plusieurs témoignages, s’affichant sous la forme de sous-titres, s’entrelacent ou font con­tre­point aux extraits de La Chair est triste hélas. Si seuls les prénoms des femmes qui s’expriment nous sont don­nés, leurs réc­its com­posent avec la voix d’Ovidie le chœur de celles qui ont démis­sion­né de l’hétéronormativité et « vivent sans ». Le film tente ain­si de faire émerg­er un sujet col­lec­tif sans jamais le figer.

Ce tra­vail de mise en rela­tion du son (les extraits de La Chair est triste hélas) et des images (les archives, sou­vent issues des années 1960 et 1970) peut évo­quer les pra­tiques du détourne­ment. La voix de Julia Fau­re, à la fois dis­tante et par­fois ouverte­ment sar­cas­tique, con­voque une cer­taine esthé­tique sit­u­a­tion­niste, tan­dis que l’ombre de Del­phine Seyrig et des expéri­men­ta­tions « insoumus­es » sem­ble plan­er sur La Grève. Pour­tant, le film ne cherche pas tant à sub­ver­tir les images qu’à les recon­duire dans leur lit­téral­ité. Loin de « con­fron­ter des idées vagues avec des images claires », Gabrielle Stem­mer opte pour une forme de redou­ble­ment sys­té­ma­tique. L’ouverture du film nous mon­tre ain­si que le sexe est un tra­vail alié­nant ; la rage de Mar­got est un feu, nos vagins sont, selon Ovi­die, d’archaïques grottes vis­itées par d’improbables messieurs endi­manchés, etc. Ce choix pro­duit un effet ambigu. D’un côté, il con­fère au film une lis­i­bil­ité immé­di­ate et une final­ité péd­a­gogique : tout y est exposé de façon démon­stra­tive. La démarche d’Ovidie est ain­si entière­ment encodée dans ce lan­gage d’images sans arrière-pen­sées. De l’autre, cet aspect osten­si­ble­ment illus­tratif fait néan­moins du film une bonne syn­thèse de ce qui a pu être pen­sé sur #Metoo et la résis­tance sus­citée par des archives, qu’on pour­rait juger un peu trop jolies, se dis­sipe en par­tie face à leur per­ti­nence.

Mais le film s’avère peut-être plus intéres­sant par sa manière de faire l’archéologie de ce dis­cours sur la grève du sexe et de le saisir dans son his­toric­ité. En s’inspirant d’un texte qui ne pré­tend être ni un « essai », ni « une leçon de fémin­isme », encore moins un « man­i­feste », mais se présente comme un sim­ple « exu­toire », La Grève restitue juste­ment les modal­ités de l’émergence de #MeToo en 2017, soit l’expression d’une parole cathar­tique. À cet égard, on ne peut que mesur­er la dis­tance qui sépare la démarche d’Ovidie de celle de Valerie Solanas ou même de Vir­ginie Despentes. Il ne s’agit pas pour Ovi­die de porter indi­vidu­elle­ment un énon­cé virtuelle­ment col­lec­tif et poli­tique, à par­tir de sa posi­tion mar­ginale. Sa parole est d’emblée médi­a­tique, comme le sont les témoignages enten­dus (tirés d’émissions comme Les Pieds sur Terre ou de journalintime.com). En cela, Gabrielle Stem­mer nous rap­pelle que le geste inau­gur­al de #MeToo (le tweet d’Alyssa Milano) est lui-même ancré dans un tel dis­posi­tif, ce qui nous invite néces­saire­ment à réfléchir à la sin­gu­lar­ité de ce mode d’énonciation, à ses points aveu­gles comme à ses apports. C’est là que le film sus­cite une cer­taine décep­tion, ou du moins une per­plex­ité. Souscrivant à l’idée de l’efficacité de cette libéra­tion de la parole (à laque­lle il entend lui-même par­ticiper), il a pour lim­ite de ne pas penser les luttes fémin­istes en dehors de ce cadre restric­tif et d’im­ages par­fois con­v­enues – les clichés habituels de la société de la con­som­ma­tion et ses normes de beauté –, voire de le tenir comme le stade ultime de l’é­man­ci­pa­tion poli­tique. Au risque d’un dis­cours frôlant la naïveté : atten­tion, le Grand soir arrive, des femmes blanch­es et diplômées ne veu­lent plus s’épiler, se maquiller et avoir des rela­tions sex­uelles avec les hommes. Pour combler les man­ques de ce film intéres­sant mais lacu­naire, on pour­ra ain­si se rep­longer dans des pen­sées plus aven­tureuses, de Mémoires d’un névropathe à Scum Man­i­festo.