En par­courant la Guyane Française et les fron­tières du Suri­nam et du Brésil, Olivi­er Weber dénonce les prob­lèmes liés à la recherche et à l’exploitation de l’or. Édi­fi­ant, assez com­plet, La Fièvre de l’or ne s’affranchit pour­tant pas vrai­ment de son but : con­va­in­cre, aux dépens d’une pour­tant pal­pa­ble ambi­tion ciné­matographique. Mal­gré la fas­ci­na­tion du réal­isa­teur pour ceux et celles qui ont fait de la forêt et du métal une cage empoi­son­née, La Fièvre de l’or reste un pro­duit télévi­suel quand il n’était pas si loin d’atteindre un nou­v­el hori­zon.

La riv­ière paraît n’avoir pas de lit, manger et sup­port­er la forêt. D’un bateau, au ras de l’eau, Olivi­er Weber filme la nature déserte, des maisons fan­tômes, restes d’ossatures, annonce du léger tiraille­ment qui ne quit­tera pas le film, entre fas­ci­na­tion et dénon­ci­a­tion de son sujet : l’or. On pense à Aguirre, on n’en est pas tou­jours si loin. Après quelques min­utes d’immersion dans la forêt ama­zoni­enne, étouf­fante de sons, d’animal et de végé­tal, c’est l’exact opposé qui s’amorce. L’homme ronge la forêt, arrache les arbres et fil­tre la terre pour en extraire l’or. Durant 1h30, le jour­nal­iste et écrivain voyageur Olivi­er Weber pro­pose un plon­geon dans l’Amazonie pour dénon­cer la fièvre de l’or et son regain. Il sem­ble qu’avec la chute du dol­lar, la gour­man­dise des pays occi­den­taux et le développe­ment de l’informatique, l’or attire plus que jamais chercheurs et trafi­quants en tous gen­res.

Le cycle est évi­dent, nos envies de luxe entraî­nent des cat­a­stro­phes dans les pays rich­es en métal jaune. Mais ce doc­u­men­taire ne quitte pas l’Amazonie, ne sort pas de la terre jaune et rouge. Weber ne court pas toute la fil­ière, reste sur les lieux d’extraction, il y a déjà beau­coup à dire. La forêt est un monde clos, isolé, mais l’homme n’y change pas vrai­ment : tra­vail, loisir, société, class­es sociales, les grands cadres suiv­ent fidèle­ment mal­gré le déplace­ment con­stant des vil­lages d’extraction, des ter­rains déforestés (selon Weber l’équivalent de 700 ter­rains de foot­ball rien que le temps de voir le film !) et des hommes. Le réal­isa­teur en est con­va­in­cu, nous aus­si, ce qui se passe là-bas est une immense cat­a­stro­phe. L’ambition avouée du film s’arrête là. Dénon­cer les drames, de la nature, des Amérin­di­ens qui s’empoisonnent au mer­cure util­isé pour amal­gamer l’or, des femmes et des hommes qui se per­dent en pros­ti­tu­tion, drogue et rêves amers. Le pro­jet est louable, le ciné­ma-mil­i­tant sou­vent lim­ité par son but. Tout dévoué à con­va­in­cre, il enferme les spec­ta­teurs dans sa logique.

Olivi­er Weber évite rel­a­tive­ment les images lar­moy­antes. Il filme les gens, prête beau­coup atten­tion à cette nature grandil­o­quente et à son mod­e­lage par l’homme. Le prob­lème vient plus sou­vent des mots. Lors des nom­breux inter­views, Weber pousse con­stam­ment ceux qu’il ren­con­tre à dire ce qu’il veut enten­dre. Il ne s’agit pas de les manip­uler ou de fauss­er leur point de vue, mais l’orientation des dia­logues pour arriv­er au « bon mot » est sou­vent pénible, comme lorsqu’il sem­ble trou­ver impor­tant de faire associ­er par un chercheur d’or le rouge de l’eau des ter­rains boueux après le pas­sage des machines à la couleur de l’or et du sang. Cepen­dant, cette méth­ode qui par­fois donne une impres­sion de naïveté et par­fois cadre trop le film, n’est pas sans intérêt. Olivi­er Weber sem­ble avant tout sincère, un gen­til obstiné qui ne se dis­simule pas, y com­pris à l’écran. Lorsqu’une pros­ti­tuée qu’il ques­tionne insiste pour le faire ren­tr­er dans sa mai­son, puis pour qu’il lui donne un peu d’argent, il laisse la scène se dérouler avec son dou­ble statut de réal­isa­teur-enquê­teur et de poten­tielle aide finan­cière. Nom­bre de réal­isa­teurs auraient élagué la scène des deman­des gênantes, ne con­ser­vant que l’essentiel des infor­ma­tions – ici bien mai­gres : oui la vie est dure, oui mon pays natal me manque. C’est pour­tant le dia­logue qui s’instaure avec toute l’ambiguïté qu’il peut y avoir dans ce type de ren­con­tre, le trou­ble de Weber face à ce monde en vase clos, qui donne au film le plus d’intérêt. Il sera bien sûr édi­fi­ant de décou­vrir les enjeux de l’or, d’entendre les pro­pos choquants d’André Gan­teaume ex-prési­dent de la Fédéra­tion des Orpailleurs, vieil aven­turi­er trafi­quant colo­nial­iste qui déclare tran­quille­ment que les muta­tions con­statées en Ama­zonie ne vien­nent pas du mer­cure déver­sé dans l’eau mais du cloi­son­nement des pop­u­la­tions qui se repro­duisent entre eux… Le film par­court sans se per­dre les règles de cette jun­gle, les pop­u­la­tions qui s’y ruent et s’y piè­gent, les prof­i­teurs et les sauveurs, asso­ci­a­tions, ONG, ou sauveurs plus ambi­gus comme les évangélistes qui recru­tent large­ment. Mais rien ne vaut ces instants où Weber se con­fronte aux gens en lais­sant appa­raître sa curiosité, ses hési­ta­tions, c’est ce qui sort – un peu – le film de son cadre étroit. Pré­cisons cepen­dant qu’ils sont plutôt rares et ne font pas de La Fièvre de l’or autre chose qu’un film pour la télévi­sion. La nature a beau être plus belle sur grand écran, cer­taines scènes comme lorsque les hommes creusent la terre jaune vif au jet d’eau, ont beau fascin­er forte­ment rien que par leur beauté plas­tique, on peut se deman­der ce que fait ce film en salle, comme s’il s’était égaré, en égarant du même coup les spec­ta­teurs.