Ce film d’ap­pren­tis­sage et de trans­mis­sion applique si résol­u­ment son pro­gramme-titre qu’on a l’im­pres­sion d’être fam­i­li­er avec lui, de l’avoir déjà vu en plusieurs mod­èles, vari­antes, sans pour­tant jamais met­tre la main sur celle dont il serait le décalque, quelque part entre Le Fils des Dar­d­enne, Gran Tori­no d’East­wood… “El Rey”, c’est le jeune Rey­nal­do qui fait ses pre­miers pas de délin­quant. Mais ayant fui après un cam­bri­o­lage, il échoue sur la pro­priété d’un hon­nête vieux briscard qui, sous le pré­texte de ne pas le laiss­er s’en tir­er à bon compte, va lui appren­dre divers­es choses de la vie et lui don­ner des clés pour sa réin­té­gra­tion dans la société. Le passé reste évidem­ment un obsta­cle (le vol était com­man­dité par des policiers cor­rom­pus, qui tien­nent à récupér­er le butin), mais quand la men­ace sera à son pic, le vétéran saura don­ner de lui-même pour que son pro­tégé puisse franchir le dernier pas vers la lib­erté.

On pour­rait ne rien ajouter, à part con­stater que ce pre­mier long-métrage de San­ti­a­go Esteves ne détourne ni ne sub­lime jamais franche­ment ce sché­ma rebat­tu, et le ranger par­mi les insignifi­antes copies d’élèves appliqués. Ce n’est pour­tant pas si sim­ple. À la vue de ce film se dégage une désar­mante impres­sion de con­fi­ance du réal­isa­teur dans l’his­toire con­ven­tion­nelle qu’il racon­te — non dans les balis­es qu’elle est cen­sée impliquée, mais dans l’idée qu’au con­traire, elle peut tout à fait exis­ter sans elles. Cette con­fi­ance para­doxale pour­rait être com­parée à celle que le per­son­nage du men­tor accorde et tâche d’in­cul­quer à son dis­ci­ple, mar­quée notam­ment dans un plan qui est sans doute le plus inter­pel­lant du film : alors que Rey­nal­do le men­ace d’une pierre après une provo­ca­tion, l’autre, sans sour­ciller, lui con­fie sa cara­bine. Tout le car­ac­tère poten­tielle­ment édi­fi­ant de l’his­toire se trou­ve tenu à dis­tance par l’ab­sence d’emphase des sit­u­a­tions et la dis­cré­tion des car­ac­tères, qui ne parais­sent jamais con­traints d’épouser les arché­types du genre qui pour­raient leur coller à la peau (le men­tor bour­ru, la petite frappe, etc.). Il y a tou­jours un moment où un per­son­nage — prin­ci­pal ou non — ne ren­tre pas tout à fait dans la case emblé­ma­tique générale­ment attribuée à son rôle, soit par le com­porte­ment refu­sant les effets (pas vrai­ment de franc antag­o­nisme dans le tan­dem), soit par ce qu’il révèle de son vécu (Rey­nal­do n’est ni un oiseau tombé du nid ni un cas social).

Le réc­it tâche égale­ment, par petites touch­es, de provo­quer des oscil­la­tions dans le ron­ron de l’ap­pli­ca­tion du sché­ma scé­nar­is­tique. Ain­si ver­ra-t-on dis­paraître un per­son­nage présen­té comme impor­tant, aus­sitôt rem­placé par un autre dont on ne soupçon­nait pas jusqu’i­ci le côté retors, quoique traité avec le même sens du con­tre­pied au cliché ; et la fin ne sera pas syn­onyme de rédemp­tion (voir com­ment Rey­nal­do se sort de l’af­fron­te­ment final). L’at­tente du spec­ta­teur même blasé doit à de tels moments opér­er une légère inflex­ion, con­stater que tout ne se passera pas exacte­ment comme prévu, et s’adapter. D’une cer­taine façon, face à ce film d’ap­pren­tis­sage, lui aus­si apprend. Un peu.