«… car rien ne prend jamais réelle­ment fin. » Une ligne de dia­logue suf­fit à rat­tach­er La Dernière Licorne à son orig­ine lit­téraire, à un amour man­i­feste d’un texte élé­gant et sub­til – ce qui est éton­nant, à la fois dans le domaine de l’an­i­ma­tion à l’aube des années 1980 et dans l’hero­ic fan­ta­sy. Film mau­dit, pas facile à cat­a­loguer, sor­ti au mau­vais moment dans de mau­vais­es con­di­tions, La Dernière Licorne retrou­ve aujour­d’hui le chemin des grands écrans, ce qui per­met de ren­dre enfin jus­tice à ses beautés graphiques et nar­ra­tives.

Pro­jet nour­ri de longue date, La Dernière Licorne a con­nu maint prob­lèmes de pro­duc­tion – une con­stante, sem­ble-t-il, dans le domaine de l’an­i­ma­tion, qui détient avec le légendaire Le Voleur et le Cor­don­nier le record du plus long tour­nage (30 ans). N’al­lant pas jusque là, La Dernière Licorne a mal­gré tout mis longtemps à se con­cré­tis­er : le début des années 1980 est un grand moment de crise pour Dis­ney, maître incon­testé de l’an­i­ma­tion mais dont les résul­tats de la décen­nie passée sont en net ralen­tisse­ment, sans par­ler des dif­férends créat­ifs apparus suite à la mort du fon­da­teur du stu­dio – à tel point que celui-ci envis­age sérieuse­ment d’ar­rêter les pro­duc­tions ani­mées. Sur­veil­lée avec atten­tion par la pro­fes­sion, le Seigneur des anneaux de Ralph Bak­shi fait un four, légitimé par la piètre qual­ité du long métrage. Le genre de l’hero­ic fan­ta­sy ani­mée n’est plus con­sid­éré comme com­mer­ciale­ment viable, et il fau­dra force cir­con­vo­lu­tions pour que La Dernière Licorne voie le jour, sous la houlette de Rankin et Bass.

Pour­tant, il fau­dra bien que ce soit un film ani­mé : la fan­tas­magorie évo­quée par le livre de Peter Bea­gle paraît à l’époque impos­si­ble à con­cré­tis­er à l’écran – pas sûr, d’ailleurs, au vu des con­tre-per­for­mances de l’adap­ta­tion de Tolkien par Bak­shi, que l’an­i­ma­tion y parvi­enne mieux. Heureuse­ment, le film de Rankin et Bass est bien éloigné des effets de manche du Seigneur des anneaux de 1978 : inté­grale­ment ani­mé[1], il plaque des per­son­nages au design tra­di­tion­nel sur des fonds d’une beauté épous­tou­flante[2]. Cela mar­que la sin­gu­lar­ité de La Dernière Licorne dans la fil­mo­gra­phie de Rankin et Bass : si les per­son­nages, tou­jours un peu grotesques, demeurent fidèles aux canons étab­lis par les deux réal­isa­teurs, ils évolu­ent dans une tapis­serie somptueuse – comme si le film refu­sait de sor­tir de son générique, une réin­ter­pré­ta­tion de la Dame à la licorne.

Tout aus­si élé­gants, les dia­logues pla­cent le film à mille lieues du tout-venant de l’hero­ic fan­ta­sy : mélan­col­iques et tra­vail­lés, ils for­ment un pan à part entière du film. Plus qu’une illus­tra­tion nar­ra­tive, les dia­logues acquièrent ain­si une qual­ité per­pétuelle de proverbes, d’apho­rismes qu’on ver­rait volon­tiers à la fin d’une fable. Tout cela, pour ren­forcer l’im­pres­sion d’ensem­ble qui se dégage du réc­it : on ne vit pas heureux en ayant beau­coup d’en­fants à l’is­sue d’un con­te, parce que le monde de la féerie et celui de l’imag­i­naire ne sont pas une sim­pli­fi­ca­tion angéliste du nôtre, mais une autre réal­ité, plus intense et lyrique. À mi-chemin des univers de Dun­sany et de Gaiman, les mots de Peter Bea­gle font donc l’ob­jet d’une atten­tion toute par­ti­c­ulière – il est d’ailleurs dit que Christo­pher Lee, inter­prète vocal du roi Hag­gard, est venu aux séances d’en­reg­istrement avec son pro­pre exem­plaire du livre surligné, déter­miné à ce qu’on intè­gre au film les lignes qu’il jugeait impor­tantes.

À son image, le cast­ing vocal du film est de qual­ité : Alan Arkin, Jeff Bridges, Mia Far­row… Cha­cun des inter­prètes va se pli­er à son per­son­nage, aux antipodes de la ten­dance actuelle des acteurs vocaux-stars, et lui don­ner une épais­seur réelle. À cet égard, la musique pèche pour­tant : ter­ri­ble­ment ancrée dans son époque, elle exsude un lyrisme envahissant qui n’a pas vrai­ment bien vieil­li, et qui ne s’ac­corde guère avec le ton général, doux, réflexif et mélan­col­ique du film. Mal à l’aise avec ce pas­sage oblig­a­toire des films d’an­i­ma­tion cal­i­bré par Dis­ney, La Dernière Licorne et sa musique sem­blent hétérogènes. Pour ceux que cette bande orig­i­nale haute en couleur rebute, il fau­dra savoir pass­er out­re pour plonger dans ce qui peut être l’un des plus beaux con­tes vus au ciné­ma.

Notes

Notes
↑1 À la dif­férence du film de Bak­shi, où pul­lu­lent les séquences réelles filmées et retra­vail­lées pour paraître ani­mées.
↑2 Notons par ailleurs que le stu­dio japon­ais Topcraft, auquel a été con­fiée l’an­i­ma­tion du film, est celui dont Hayao Miyaza­ki et Isao Taka­ha­ta fer­ont le stu­dio Ghi­b­li.