Rarement une caméra s’é­tait glis­sée dans le cab­i­net médi­cal pour met­tre à nu les rela­tions entre un médecin et son patient. Hélène de Cré­cy, déjà auteur de plusieurs doc­u­men­taires (Désirs d’amour, Secrets d’hommes, la vie ou la prostate) s’est éch­inée à con­va­in­cre le doc­teur Peri­no ain­si que le con­seil de l’or­dre des médecins que le pro­jet était salu­taire. De cette longue obser­va­tion (150 heures de rush­es), la cinéaste extrait une heure et demie de plongée au cœur d’une intim­ité qui force l’ad­mi­ra­tion.

La Con­sul­ta­tion se con­stru­it sur plusieurs niveaux : tout d’abord la pein­ture sobre de la vie pro­fes­sion­nelle du doc­teur Peri­no et ses rap­ports à la mal­adie (imag­i­naire ou non) et, surtout, aux « malades ». Puis, négatif logique de cette entre­prise, le rap­port des malades à leur médecin que l’on perçoit sans peine. Enfin, et peut-être est-ce là que le doc­u­men­taire s’en­v­ole vers une sphère plus large, le dessin (d’une finesse inouïe) des maux de toute la société française (et plus large­ment le dés­espoir de l’homme), en qua­si-perdi­tion. La présence de la caméra ne vient para­doxale­ment jamais con­trari­er ces envolées de sincérité. Au con­traire, à force d’ou­bli et sûre­ment aus­si parce que l’on vient chez le doc­teur pour par­ler de ses prob­lèmes, pour s’é­couter et être écouté, la caméra ren­tre alors dans cette sec­onde per­spec­tive en tant qu’in­stru­ment thérapeu­tique.

La vie rêvée des médecins

Le doc­teur Peri­no est bien sûr le point cen­tral du film puisqu’il en est acteur, quelque part un peu auteur et surtout pre­mier nar­ra­teur, dou­blant la fonc­tion nar­ra­trice de la caméra. Il s’adresse par­fois au spec­ta­teur pour s’ex­pli­quer sur ce qu’il vient de pre­scrire, ou sim­ple­ment dévers­er sa rage (con­tenue) face à un jeune cou­ple désireux d’a­vorter. Pre­mière ful­gu­rance d’im­puis­sance. Le pre­mier à se met­tre à nu donc, et à par­ticiper à ce qu’Hélène de Cré­cy appelle sa maïeu­tique. Car le chemin fut long, l’ac­cord pri­mor­dial du général­iste ne fut pas évi­dent. La réal­isatrice est d’abord venue, seule, sans out­il, faire des repérages. Puis elle a imposé un mag­né­to­phone, pre­mier pas vers la cap­ta­tion pour enfin laiss­er le temps au médecin de s’habituer à sa présence ain­si que la présence jumelle de la caméra, deux étrangers muets et témoins priv­ilégiés. L’aboutisse­ment de ce véri­ta­ble tra­vail métic­uleux est l’é­clate­ment d’une vérité lumineuse que l’on retrou­ve autant dans les dires des patients que dans les actes du médecin. Toute cette authen­tic­ité engen­dre une pro­fonde empathie du spec­ta­teur autant vis-à-vis du médecin que vis-à-vis de ses malades.

Nous voici donc dans cette salle sim­ple, devant un défilé d’hommes et de femmes, autant d’êtres « malades », qui vont se con­fi­er corps et âme (le doc­u­men­taire sem­ble don­ner un nou­v­el éclairage à l’ex­pres­sion) à un père, un sauveur, un ami… tout ce que l’on peut voir en son médecin.

La vie rêvée du médecin ? Ou plutôt un cauchemar han­té dès le départ par la Mort, puisque tout com­mence par la fin. En l’oc­cur­rence, on atter­rit sans crier garde chez un mourant en même temps que le doc­teur Peri­no. Le vieil homme ne peut plus ni bouger, ni par­ler et on entre directe­ment dans le réc­it par le drame d’une fin de vie. Pour seul fond sonore, les râles du vieil homme qui captent toute l’at­ten­tion du spec­ta­teur et sem­blent ne pas émou­voir ses soignants. Le médecin prodigue ses con­seils à l’in­fir­mi­er et nous voici déjà dans le vif du sujet, un tra­vail pas comme les autres, dans lequel on côtoie la mort avant de com­mencer sa journée…Les patients vont alors défil­er sous les yeux par­fois impuis­sants du médecin, la con­struc­tion du doc­u­men­taire sem­blant faire mon­ter crescen­do le drame humain tout en ménageant des instants plus légers, véri­ta­ble res­pi­ra­tion à la fois pour le médecin et pour le spec­ta­teur.

Le vide

L’in­ter­valle dans laque­lle le film s’é­panouit est dans ce rap­port patient/médecin, qui nous parait sim­ple lorsque l’on voit le doc­teur Peri­no à l’œu­vre, mais qui est infin­i­ment plus com­plexe. On est amené à faire notre pro­pre diag­nos­tic car la dis­tance imposée par la mise en scène nous place par­fois dans le rôle déli­cat du médecin. Le recul est une des notions essen­tielles du film, le recul fon­da­men­tal pour ne pas vio­l­er l’in­tim­ité des patients, le recul des moyens de mise en scène ou en espace et enfin le recul, syn­onyme du regard ten­dre et sen­si­ble d’Hélène de Cré­cy, que l’on sent présente der­rière son objec­tif mais pour­tant éter­nelle­ment absente de l’écran. Elle est une ombre qui plane sur tout le film.

On peut voir dans la sélec­tion d’ex­traits, une ébauche de fic­tion­nal­i­sa­tion. Un cas notam­ment s’ar­tic­ule en deux par­ties à l’in­térieur du film, ce qui con­stituera le seul « arc » nar­ratif. Dans le pre­mier seg­ment on sourit devant l’in­co­hérence des pro­pos d’un homme. Dans la sec­onde par­tie, c’est en même temps que sa mère que nous apprenons la « sen­tence ». On est aba­sour­di et on rougit un peu aus­si d’avoir souri devant la man­i­fes­ta­tion de la mal­adie, qui n’a en revanche pas échap­pé au médecin. On est remis à notre place de spec­ta­teur, et le médecin qui, lui, a su garder son calme authen­ti­fie son statut. Les larmes d’une mère aucune­ment feintes et presque hors champ sont l’ex­pres­sion de cette pudeur de la cap­ta­tion.

La force du doc­u­men­taire est d’éviter toute com­pas­sion ou au con­traire admi­ra­tion par son absence de par­ti pris. Par­fois la caméra d’Hélène de Cré­cy se rap­proche des gens, de leurs vis­ages, de leurs corps non pour don­ner de la grav­ité aux pro­pos et provo­quer quelque sen­ti­men­tal­isme mais tout sim­ple­ment pour peser leur human­ité. Cela n’empêche pas de rire de bon cœur ou de pleur­er, mais ici on réag­it sans arti­fice préal­able. Ce qui nous ren­voie directe­ment au car­ac­tère neu­tre et impar­tial adop­té par tous (bons) médecins qui pèsent leurs réac­tions et ne dévoilent jamais leur impli­ca­tion émo­tion­nelle. De ses paroles ras­sur­antes, et rarement, un peu plus dures, le doc­teur guérit. Il suf­fit de l’é­couter.

Et ils sont nom­breux à défil­er dans son cab­i­net, et à ne pas l’é­couter juste­ment. Tout le drame du doc­u­men­taire réside dans ce décalage entre ce qu’aimerait vivre le doc­teur Peri­no, dans un monde idéal, utopique et ce qu’il voit chaque jour. Le Bon­heur de l’homme, se joue aus­si dans ce cab­i­net médi­cal, théâtre incon­scient des dérives d’un monde en proie au doute. Lorsque la réal­ité vient se mesur­er à la philoso­phie de cette notion de bon­heur, la présence de la caméra parait évi­dente, naturelle comme si elle préex­is­tait au réc­it. Mais ce qu’elle mon­tre finale­ment, sans jamais démon­tr­er, c’est le vide. Vide d’une vie brisée par l’al­coolisme, enfer­mée dans la soli­tude, ou dans l’an­goisse d’une mort proche. C’est finale­ment cette angoisse, que le doc­teur Peri­no aura le plus à com­bat­tre. Cela est frap­pant, dans la plu­part des cas le prob­lème vient d’un poids extérieur (social, famil­ial…) et non d’un corps prob­lé­ma­tique.

Hélène de Cré­cy signe un pro­jet ambitieux, exigeant et touchant. Elle parvient à pénétr­er l’in­time, à touch­er au sub­lime. Rarement le ciné­ma n’a pénétré la sin­gu­lar­ité des rap­ports entre le médecin et son patient avec autant de pudeur et de justesse. La jeune cinéaste dit s’in­téress­er beau­coup à la réal­ité de notre quo­ti­di­en. À tra­vers cette tranche de vie, c’est de plein fou­et qu’elle nous frappe, cette réal­ité.