Con­sti­tué de qua­tre courts-métrages d’animation, La Balade de Babouch­ka fait par­tie du pro­jet de grande ampleur La Mon­tagne des joy­aux. En 2004, Alexan­der Tatarsky, alors directeur artis­tique du stu­dio d’animation Pilot, a en effet entre­pris de pro­duire la réal­i­sa­tion de 52 films courts d’animation, racon­tant cha­cun un con­te du folk­lore russe. Cet ensem­ble, ter­miné en 2011 mal­gré le décès de son ini­ti­a­teur, pro­pose de décou­vrir la diver­sité des légen­des de cet immense pays. C’est donc tout à fait logique­ment que Tatarsky a fait le choix de con­fi­er la réal­i­sa­tion des films à de nom­breux cinéastes. Les Films du Préau, dont la qual­ité du tra­vail de dis­tri­b­u­tion et d’édition de films pour les tout petits n’est plus à démon­tr­er, pro­pose en salle en décem­bre un pre­mier pro­gramme, suivi, au mois de févri­er, d’un sec­ond, L’Ogre de la taï­ga.

Cha­cun des con­tes de ce pays est « aus­si mag­nifique qu’une pierre pré­cieuse », affirme le nar­ra­teur qui intro­duit chaque nou­velle his­toire par une courte ani­ma­tion présen­tant les richess­es des tra­di­tions russ­es empreintes de mul­ti­cul­tur­al­isme. Au delà de ce fil con­duc­teur ani­mé en pâte à mod­el­er, chaque film a été réal­isé par une équipe dif­férente, et selon des méth­odes var­iées (papiers découpés, dessins, aquarelle, mar­i­on­nettes…). Face à des styles très dif­férents, il est naturel que le spec­ta­teur ne goûte pas avec un égal bon­heur les his­toires qui se suc­cè­dent. Les mag­nifiques saisons changeantes d’His­toires d’ours, dans lesquelles on apprend pourquoi les écureuils ont le dos rayé ou com­ment les carpes sont dev­enues plates, tranchent par exem­ple avec le vert agres­sif de La Mai­son des biquettes, tra­ver­sé hys­térique­ment par le petit Vas­silek qui dévore une cabane con­sti­tuée de crêpes. Les décors éthérés de la fable Le Rossig­nol, oiseau favori du sul­tan qui croit avoir tout pour être heureux, n’ont rien de com­mun avec la cam­pagne bigar­rée dans laque­lle évolue l’espiègle Zhi­har­ka, qui aime telle­ment s’amuser qu’elle est prête à accepter n’importe quel cama­rade de jeu… y com­pris la renarde qui en ferait bien son repas. Notons enfin que si ce pro­gramme est con­seil­lé aux enfants à par­tir de deux ans, les his­toires peu­vent s’avérer dif­fi­ciles à suiv­re, voire effrayantes pour de si petits, et qu’il peut sem­bler raisonnable de les pré­conis­er plutôt pour des enfants de qua­tre ans, comme c’est le cas pour L’Ogre de la taï­ga.

Avec ce pro­jet ambitieux, Alexan­der Tatarsky avait le désir de propager un idéal de tolérance au sein d’une nation com­plexe et plurielle, mais aus­si de faire revivre la grandeur de l’animation russe. N’oublions pas, en effet, le tra­vail accom­pli par le stu­dio nation­al Soy­ouz­moult­film, créé en 1936. Le ciné­ma d’animation, con­sid­éré comme un excel­lent d’outil de com­mu­ni­ca­tion auprès du peu­ple dès son jeune âge, béné­fi­ci­ait alors de moyens très impor­tants qui per­mirent à une véri­ta­ble école d’animation d’émerger, depuis Youri Norstein qui dis­posa de tout le temps et des con­di­tions tech­niques pour réalis­er Le Héris­son dans le brouil­lard ou Le Con­te des con­tes en pas­sant par Gar­ri Bar­dine qui y offi­cia dans les années 1980. Face à l’autorité et au déclin de ce stu­dio nation­al, Pilot émergea en 1988, avec une forte volon­té d’indépendance portée par Alexan­der Tatarsky et un groupe de jeunes gens tra­vail­lant pour la télévi­sion d’État. C’est ce dou­ble désir de per­pétuer la tra­di­tion de l’animation, longtemps à la pointe dans ce pays, tout en faisant un tra­vail de col­lecte et de mod­erni­sa­tion de son folk­lore avec des cinéastes comme Kon­stan­tin Bronz­it (Au bout du monde, grand suc­cès de fes­ti­val sor­ti en 1999) qui sort aujourd’hui en France con­sacrant un tra­vail de près de dix ans.

Suite de La Balade de Babouch­ka, L’Ogre de la taï­ga est conçu de la même façon : qua­tre courts-métrages, de réal­isa­teurs et de styles dif­férents reprenant des con­tes pop­u­laires russ­es. Tou­jours très ancrés dans le tra­di­tion rurale, ils met­tent en scène des ani­maux de la ferme ou de la forêt, ain­si que des croy­ances fan­tas­tiques. Comme dans le précé­dent volet, la réal­i­sa­tion assurée par un cinéaste pour chaque film court rend l’ensemble assez iné­gal. Les dessins sont par­fois assez laids (La Petite Khavrosh­ka), et le piètre tra­vail sur le dou­blage de la voix-off donne un ton un peu extérieur à l’ensemble de la bande-son. Dans la pure tra­di­tion du con­te, les per­son­nages sont pleins de ruse voire de mal­ice, ont soit un cœur pur, soit sont d’une ter­ri­ble méchanceté. Duo comique, le petit bouc énervé et le mou­ton telle­ment endor­mi que son acolyte doit le faire rouler à tra­vers la cam­pagne pour le sauver du couteau du fer­mi­er vien­nent incar­n­er une dimen­sion grotesque. Au-delà de cette veine pop­u­laire du con­te, Les Trois Chas­seurs, aux couleurs plus som­bres et au réc­it enchâssé, plus com­plexe que les autres his­toires, fait référence à la dimen­sion cos­mopo­lite de la Russie et met à l’honneur l’art du réc­it, capa­ble, plus que tous les tal­ents, d’attendrir le géant des forêts et de sauver la vie des trois con­teurs.