Sans doute pressé de se jus­ti­fi­er lors de l’avant-première de L’Humour à mort, Daniel Lecon­te, déjà auteur du faiblard C’est dur d’être aimé par des cons sor­ti en 2008, s’est fendu d’une remar­que éclairante : « Cer­tains m’ont dit que le film arrivait trop tôt, d’autres qu’il arrivait trop tard. Mais j’avais à cœur de recueil­lir une parole à vif, dans la vérité de l’émotion. » Enten­du qu’à l’émotion suc­cède l’oubli – et non la réflex­ion, tiens, drôle d’idée ! –, il y avait donc urgence à remuer le couteau dans la plaie de « Coco », car­i­ca­tur­iste aux pre­mières loges du mas­sacre, logique­ment invitée à égren­er par le menu, les yeux embués et en par­al­lèle avec d’autres rescapés (dont Riss), chaque étape d’une his­toire que la France entière con­naît sur le bout des doigts – les chaînes la lui ayant servie à toutes les sauces.

On ne va pas y aller par qua­tre chemins : le prob­lème de ce film-hom­mage dénué d’ambition, au fond, ce n’est pas tant de vouloir se nich­er coûte que coûte dans l’émotion (à pre­mière vue, c’est d’autant plus légitime que Daniel Lecon­te, ici épaulé par son fils, avait filmé les dessi­na­teurs du temps de leur procès pour la pub­li­ca­tion des car­i­ca­tures danois­es de Mahomet ; accouchant à l’époque d’un petit film de potes, bénin, factuel et sans accrocs) que de croire que l’amitié sur laque­lle il repose suf­fit à faire des Lecon­te les porte-paroles d’une cause qui, de toute évi­dence, les dépasse totale­ment. Résul­tat : com­plète­ment myope des enjeux de son sujet, L’Humour à mort, une fois passée la recon­sti­tu­tion métic­uleuse du mas­sacre (cer­ti­fiée brute et sans secrets), finit par faire procès d’un peu tout, sans se souci­er ni d’instruire le dossier de la moin­dre pièce orig­i­nale, ni de faire le tri par­mi ses chefs d’accusations.

Issue plate et d’autant plus regret­table que les entre­tiens de 2007, où Charb et Cabu prophéti­saient le drame à venir sur l’air tris­te­ment gogue­nard de « la prochaine fois, ils se rateront pas », don­naient matière à un vrai ver­tige. Lequel ver­tige aurait dû trouer d’un abîme de fatal­ité la morne chronolo­gie à quoi s’en tien­nent les Lecon­te. Or, comme cha­cun sait, le plus grave pour un doc­u­men­tariste, ce n’est pas tant de man­quer de matière, que de nég­liger celle qu’il a déjà entre les mains. Myopie, tou­jours : et alors que tout por­tait à con­ver­tir un échec en chronique d’une mort annon­cée (en l’occurrence, l’échec de C’est dur d’être aimé par des cons, dont la voca­tion à ébran­ler les con­sciences et alert­er l’opinion se heur­tait à sa pro­pre nul­lité), les réal­isa­teurs noient la tragédie intime de ces arti­sans de leur pro­pre exé­cu­tion dans une gadoue de flon­flons con­sen­suels.

Faut-il rap­pel­er, après Daney sur la télé (télé dont L’Humour à mort recy­cle les images sans faire les frais du moin­dre exa­m­en cri­tique), que le con­sen­sus n’a rien à voir avec la démoc­ra­tie ? Et que les hémor­ra­gies de banal­ités non fil­trées, comme c’est le cas ici, regor­gent tou­jours de petites crottes échap­pées de l’inconscient sous l’euphorie des spot­lights ? Témoin Élis­a­beth Bad­in­ter qui, salu­ant le courage des musul­mans con­ver­tis à la cause répub­li­caine, s’embarque dans un petit laïus uni­ver­sal­iste dont la con­de­scen­dance n’est jamais loin d’évoquer la rhé­torique « du bon Arabe »…

Mais le plus fâcheux arrive au moment où, déri­vant de ce qui aurait dû rester leur pro­gramme – en somme, un regard ému sur l’émotion du 7 jan­vi­er –, les Lecon­te père et fils, sous l’effet hal­lu­cinogène d’un con­formisme à toute épreuve, incor­porent l’épisode de l’Hyper Cacher à leur sto­ry­telling. Sûrs de leur bon droit à juger de tout, les réal­isa­teurs font feu de tout bois, craque­nt les cou­tures de leur sujet (l’hommage aux car­i­ca­tur­istes, comme son titre en délim­i­tait pour­tant le périmètre) et finis­sent logique­ment par faire n’importe quoi. Au point de met­tre Char­lie et l’Hyper Cacher dans le même sac, d’asperger le tout du même com­men­taire neuneu, et de se vautr­er dans la litanie sim­plette du « plus jamais ça », tan­dis que défi­lent les images non digérées du rassem­ble­ment du 11 jan­vi­er – ici vernies d’une fierté sans équiv­oque ni angles morts.

Pas une sec­onde L’Humour à mort ne prend ses dis­tances avec les grands médias. Jamais le film ne se risque à apporter un éclairage neuf sur le con­texte pour­tant très épineux de l’affaire ; prenant pour argent comp­tant non seule­ment les images, mais tout ce que la télé char­rie de sen­sa­tion­nal­isme out­ré, de sim­plisme et d’impensé poli­tique. Alors que depuis cette date, le rassem­ble­ment du 11 jan­vi­er n’a cessé de se gon­fler de doutes et de ques­tions laborieuse­ment étouf­fés par les injonc­tions à « l’Union sacrée de la nation », doit-on vrai­ment s’étonner qu’un film-hom­mage par­rainé par Canal+ et présen­té en avant-pre­mière devant un parterre de jour­nal­istes cinq étoiles ne déroge pas des con­signes offi­cielles ? S’en éton­ner, non, évidem­ment. S’en inquiéter, oui. D’ailleurs, pas éton­nant non plus que devant la con­ver­sion manu mil­i­tari du canard en éten­dard d’une République aveu­gle de ses pro­pres para­dox­es, Luz en ait claqué la porte.

Rien à sauver, donc, de ce navet obéis­sant et hyp­ocrite, qui sous cou­vert de ren­dre hom­mage aux car­i­ca­tur­istes de Char­lie Heb­do, ne fait que souiller l’esprit satirique de ces jour­nal­istes par­mi les moins con­sen­suels de France. À moins d’apprécier les anec­dotes de Philippe Val et Richard Mal­ka tout sourire (deux com­pères que l’on ne s’étonne pas de trou­ver à l’initiative du pro­jet), rien à garder, vrai­ment. Ah si ! L’absence de Patrick Pel­loux au générique. Ce qui, pour un tel con­cours de san­glots, n’est déjà pas si mal ! (En espérant que l’ex-collaborateur du jour­nal ne trou­vera pas la boutade trop salée, lui qui fut le pre­mier à se porter volon­taire, rap­porte Daniel Lecon­te en inter­view[1], tan­dis que Luz décli­nait poli­ment l’invitation).