L’Homme des foules, nou­velle d’Edgar Poe, est une mer­veille de regard anthro­pologique, appliqué à la masse avant de se resser­rer sur le mys­tère d’un indi­vidu fuyant l’isole­ment. Le tan­dem des Brésiliens Marce­lo Gomes, cinéaste (à qui on doit le déli­cat Il était une fois Veron­i­ca), et Cao Guimarães, plas­ti­cien, s’est inspiré de l’in­di­vidu de la nou­velle pour com­pos­er deux fig­ures, mas­cu­line et fémi­nine, d’une telle soli­tude urbaine (à Belo Hor­i­zonte). Et ils y met­tent les formes. La pre­mière chose qu’on remar­que est le cadre au for­mat 1:1, car­ré, remis récem­ment au goût du jour dans le bruyant Mom­my de Xavier Dolan. Ici, l’usage du for­mat est assez ingénieux. Il ne s’ag­it pas seule­ment de son usage le plus évi­dent : en resser­rant les bor­ds gauche et droit du cadre, isol­er un indi­vidu tout en fig­u­rant la pres­sion de son envi­ron­nement. Le cadre car­ré se mon­tre égale­ment idéal pour cap­tur­er un vis­age dans son inté­gral­ité en faisant abstrac­tion de l’ar­rière-plan. Et il y a l’ac­croisse­ment du hors-champ, qui fait qu’un per­son­nage, pour être tout à fait vis­i­ble, doit se tenir au cen­tre de la scène : un seul mou­ve­ment, et il peut se retrou­ver en marge du champ. C’est encore plus vrai quand les deux pro­tag­o­nistes parta­gent la scène : pour les cadr­er ensem­ble, il est néces­saire soit de les ren­dre très proches, soit de les filmer en prenant de la dis­tance ; a con­trario, si l’un d’eux se trou­ve décadré, la dis­tance qui les sépare l’un de l’autre sem­ble accrue.

L’ap­proche esthé­tique, on le voit, ne manque pas d’in­térêt ; et d’une manière générale, on saisit bien com­ment les réal­isa­teurs s’y pren­nent pour faire de ces per­son­nages des fig­ures de la soli­tude. En vérité, le film tra­vaille moins leurs com­porte­ments au milieu de la foule que leurs com­porte­ments dans l’in­tim­ité, les tâch­es rou­tinières, les com­mu­ni­ca­tions virtuelles, les plaisirs soli­taires. Mais peut-on établir un film entier sur sem­blables por­traits seule­ment ? Où Gomes et Guimarães veu­lent-ils en venir ? Ils ont cer­taine­ment con­science du dan­ger d’une impasse, puisqu’ils ten­tent de broder une fic­tion autour de leurs deux per­son­nages. L’homme et la femme sont col­lègues (lui est con­duc­teur de train, elle est con­trôleuse). Elle s’ap­prête à se mari­er avec un autre qu’on ne ver­ra que fugi­tive­ment et indis­tincte­ment (pré­pa­ra­tion qui peut sur­pren­dre vu qu’elle con­tin­ue de se com­porter comme une céli­bataire vivant chez son père) et, n’ayant pas vrai­ment d’amis proches, demande à l’autre per­son­nage d’être son témoin, ce qu’il accepte timide­ment. Ils se croisent, se reti­en­nent d’être trop proches, cepen­dant la romance est dans l’air. Or le film, tou­jours attaché à ses vignettes de la soli­tude, ne sem­ble pas trop savoir quoi faire de ce désir latent. Il n’a de cesse de le restrein­dre, de le garder inex­primé der­rière les atti­tudes retenues et les gestes banals qui s’éternisent — à tel point qu’on pressent que c’est moins par pudeur, ou pour le plaisir de la con­nivence autour du secret, que par souci de ne pas com­pro­met­tre les atti­tudes par lesquels ses per­son­nages sont défi­nis. Comme si, par exten­sion, la man­i­fes­ta­tion de la romance risquait de com­pro­met­tre la pos­ture artis­tique. Ce qui con­fère au film une rigid­ité (pour ne pas dire : une frigid­ité) qui sied mal à la prox­im­ité qu’il pré­tend instau­r­er avec un état humain.