À la vue du titre, ceux qui s’attendent à un film ani­malier risquent d’être déçus. Pour son pre­mier long métrage doc­u­men­taire, Éric Flandin use des rep­tiles comme révéla­teur de l’histoire con­tem­po­raine colom­bi­enne. Durant qua­tre-vingt dix min­utes, on est invité à entrevoir la com­plex­ité poli­tique du pays, entre mil­i­taires, para­mil­i­taires, nar­co­trafi­quants et guérilleros. La forêt pri­maire ama­zoni­enne recèle bien des dan­gers, et les pré­da­teurs ne sont pas néces­saire­ment ceux que le titre laisse présager.

Franz Flo­rez, vétéri­naire colom­bi­en, dirige un ser­pen­tar­i­um au cœur de la forêt colom­bi­enne. Sorte de zoo spé­cial­isé en rep­tiles, ce lieu cherche à faire con­naître et à abat­tre les a apri­ori sur les ser­pents et autres besti­oles à sang froid. Totale­ment pas­sion­né et se sen­tant investi d’une mis­sion, Franz se partage entre son parc ani­malier, les plateaux télé où il présente ses ani­maux et les routes colom­bi­ennes qu’il par­court régulière­ment à bord de son vieux bus déglin­gué rem­pli de ram­pants. Afin de ren­dre compte de l’état de con­ser­va­tion des espaces naturels, il est amené par­fois à se ren­dre aux con­fins des forêts, là où la guerre entre l’armée et les FARC bat son plein.

Le biologiste pédagogue

Con­stru­it comme un road-movie, le film débute par une présen­ta­tion de l’activité péd­a­gogique de Franz. Éric Flandin, le réal­isa­teur, seul durant plusieurs semaines suit pas à pas le biol­o­giste dans son com­bat. Cours pro­fessés devant des mil­i­taires médusés de tenir entre leurs bras un ana­con­da (immense ser­pent de 6 à 8 mètres pesant jusqu’à 200kg), escales dans des villes où hommes et rep­tiles sont amenés à se côtoy­er pour édu­quer la pop­u­la­tion à ne pas crain­dre aveu­gle­ment ces créa­tures et à appren­dre les gestes de survie selon les espèces ren­con­trées, shows télévisés cen­sés ren­dre sym­pa­thiques les com­pagnons de Franz… Mal­gré la réti­cence spon­tanée qu’on ressent face à ses boas, pythons et autres ser­pents à son­nette (quelques fris­sons par­courent l’échine à la vue de ces « mon­stres » à écailles), le doc­u­men­taire a l’intelligence de s’éloigner rapi­de­ment de cet angle her­pé­tologique pour se con­cen­tr­er sur son véri­ta­ble sujet : la Colom­bie. Pays ter­rassé par le traf­ic de la coca et l’économie souter­raine sur­puis­sante qui en découle, la Colom­bie fait aus­si face à une guerre larvée et meur­trière entre l’État (armée, gou­verne­ment) et des groupes de guérilleros. Util­isant ses ser­pents comme un lais­sez-pass­er, Franz parvient à se ren­dre sur les lieux où se noue ce con­flit.

Jungle Fever

Séquences après séquences, on pénètre les strates de cet incroy­able affron­te­ment. Le réal­isa­teur inter­roge tour à tour des mil­i­taires basés sur des sites stratégiques au cœur de la forêt ama­zoni­enne et des FARC armés jusqu’aux dents, prêts à en découdre. Pro­gres­sive­ment se des­sine en creux un por­trait de ce pays et des enjeux poli­tiques et économiques qui le tra­versent. Bour­rée de matières pre­mières (métaux pré­cieux, min­erais, ura­ni­um…), la forêt résiste à une exploita­tion mer­can­tile grâce à (à cause de) la présence des guéril­las marx­istes. Tan­dis qu’on touche au cœur de la forêt, on décou­vre, effarés, la présence de tribus autochtones, soumis­es aux trafi­quants de coca, aux FARC et à la men­ace mil­i­taire. Cette mise à jour gradu­elle de la Colom­bie actuelle, au rythme de la marche de ces deux hommes (Franz et le réal­isa­teur) fascine tout autant qu’elle épou­vante. Les guérilleros, coupables de meurtres et d’enlèvements, se révè­lent mal­gré eux les pro­tecteurs de la forêt. Le gou­verne­ment (et son bras armé) lut­tant con­tre le traf­ic de drogue et les exac­tions des mil­ices aurait déjà préven­du une large part de cette forêt pri­maire (l’une des dernières sur la sur­face de la Terre) à des grands groupes inter­na­tionaux qui atten­dent patiem­ment la fin du con­flit pour expulser les indigènes et exploiter le ter­rain. On ressort finale­ment de L’Homme aux ser­pents plus infor­més sur l’état de la Colom­bie que sur les rep­tiles.