Un homme, une femme. Un pacte mys­térieux se noue. Il y a aus­si ce livre impos­si­ble en train de se faire. N’oublions pas ce rat baladeur. Et bien d’autres choses: soyez les bien­venus dans le monde étrange et sen­suel d’un esthète brésilien nom­mé Júlio Bres­sane.

«Mes films, ce sont des images arrachées à l’enfer.» Voilà qui per­met de class­er approx­i­ma­tive­ment un bon­homme de plus de soix­ante ans sem­blant tenir le cin­e­ma novo pour un piètre com­pro­mis. «Il faut inven­ter son pro­pre lan­gage» ajoute-t-il. Dans les années 1960, Júlio Bres­sane fut un des ini­ti­a­teurs d’une veine expéri­men­tale et con­fi­den­tielle (on par­le de mou­ve­ment udi­gru­di – under­ground) du ciné­ma brésilien. Le décor est plan­té, ajou­tons que la démarche reste aujourd’hui mar­quée par un geste rad­i­cal basé sur la recherche, «parce que trou­ver, c’est sans doute être frus­tré». Alors cher­chons dans L’Herbe du rat, et surtout ne trou­vons pas…

Dif­fi­cile de saisir un arc nar­ratif dans un film où «il/lui» et «elle/elle» sont les per­son­nages. «Elle» s’évanouit dans un cimetière, «il» la recueille dans sa demeure et ils enta­ment un huis clos. «Elle» devient une sorte de scribe pour un man­u­scrit mys­térieux qu’«il» lui dicte. De cette rela­tion men­tale, on glisse pro­gres­sive­ment vers la nudité fémi­nine. Ce chemin con­stitue la dynamique dra­maturgique de la pre­mière par­tie; d’abord une robe lais­sant les bras nus, puis le tis­su remon­té pour décou­vrir les cuiss­es. Et ain­si de suite. La jeune femme devient mod­èle, et lui pho­tographe. Et pen­dant ce temps, un rat fait sa vie noc­turne dans la mai­son. De ses petites dents aigu­isées, il se régale des clichés, puis, au cours d’une séquence superbe et trou­blante, du corps de la belle endormie. Elle affiche un sourire exta­tique avant de bas­culer dans un orgasme tout à fait franc. Sig­nalons que ses nuits sont bien agitées puisqu’elle est aus­si une som­nam­bule, très sen­suelle.

Júlio Bres­sane s’applique donc à ne pas dessin­er de nar­ra­tion, ou plutôt des bribes mul­ti­ples où l’onirisme règne en une sorte de sur­réal­isme revis­ité. Sig­nalons aus­si un usage très men­tal de la musique qui se fond sou­vent en un bel habil­lage sonore accen­tu­ant l’impression de rêver­ie. Si l’on devait résumer «ce que ça racon­te», on dirait qu’il s’agit d’une sorte de dérive éro­tique pla­tonique d’êtres en quête d’absolu, en charge de s’emparer de ce qui ne peut l’être. Dans un délire mor­tifère qui ferait presque songer à Psy­chose, L’Herbe du rat, décidé­ment bien insai­siss­able, aboutit à un bur­lesque inat­ten­du, où le cinéaste, nour­ri de nom­breuses influ­ences pic­turales, com­pose une van­ité. La sienne? Il faut dire que l’on n’est jamais aus­si bien servi que par soi-même.

Ce qui frappe ici, et mérite le détour, ce sont les qual­ités plas­tiques d’un ensem­ble d’une très haute tenue, dont émane l’é­mo­tion sen­su­al­iste et éro­tique. D’autant plus quand on sait que le film, doté de moyens dérisoires, a été tourné en douze jours. Dif­fi­cile de ne pas con­céder que Júlio Bres­sane est un cinéaste aus­si sin­guli­er que pas­sion­nant (votre obligé avoue qu’il décou­vre ce réal­isa­teur). Basée sur la durée, la fix­ité des plans ou la lenteur des mou­ve­ments d’appareil, cette rel­a­tive sécher­esse trou­ve un con­tre­point assez par­fait dans l’intégration de couleurs chaudes et/ou un tra­vail de lumière absol­u­ment admirable, pas seule­ment au cours des séquences noc­turnes. En ouver­ture, le pre­mier plan fait office de pro­gramme; sous un soleil de plomb, deux moments de fix­ité enca­drent un panoramique plein de langueur. Les plans-séquences sont sem­blables à des tableaux mou­vants et vibrants où les corps font office de motifs sur lesquels tra­vaille le cinéaste, au croise­ment d’un pein­tre et d’un sculp­teur ama­teur de mod­èles vivants et de natures mortes. Fix­er longue­ment l’objectif sur un sexe féminin pour en faire émerg­er cette grâce trou­blante, cela ressem­ble, de près comme de loin, à l’élégance des poètes.