Le nou­veau film de Gian­ni Ame­lio (Les Clés de la mai­son) est la libre adap­ta­tion d’un roman rela­tant un avatar ordi­naire de l’é­conomie glob­ale sous un angle intimiste inédit : le por­trait d’un tech­ni­cien dévoué mais débous­solé, chargé du déman­tèle­ment de sa pro­pre usine dont les pièces seront reven­dues à des indus­triels chi­nois. Mais le cinéaste, lais­sant la con­jonc­ture économique en arrière-plan, préfère imag­in­er la suite de l’his­toire, et s’ori­ente vers un road-movie proche de l’ini­ti­a­tique où le tech­ni­cien hon­nête part à la décou­verte du pays de ceux qui ont racheté son usine, un monde incon­nu et a pri­ori hos­tile.

D’emblée, la fable dévoile un sim­plisme assez désar­mant, par une mise en bouche arbi­traire qui voudrait pos­er cer­taines facil­ités de réc­it comme évi­dentes et se pas­sant de toute dis­cus­sion. Après quelques min­utes mon­trant Ser­gio Castel­lit­to errant, médi­tatif, dans son usine qui change de mains, on embraie avec son inter­ven­tion auprès du nou­veau directeur, évo­quant une défail­lance sur un haut-fourneau auquel il pour­rait remédi­er. À la séquence d’après, il fait ses bagages et suit le chemin de la pièce défectueuse jusqu’en Chine pour sig­naler le prob­lème à l’u­sine à laque­lle elle est des­tinée. Pas évi­dent d’en­vis­ager que, dans un con­texte posé comme réal­iste (de la con­jonc­ture économique exposée au départ, jusqu’à la descrip­tion qua­si doc­u­men­taire de la Chine qui va suiv­re), un salarié au chô­mage tech­nique puisse pren­dre sur lui de faire un aus­si long voy­age juste par con­science pro­fes­sion­nelle. Pas évi­dent, sauf pour Ame­lio qui nous invite expressé­ment à le croire, nous forçant la main par cette présen­ta­tion pré­cip­itée, quitte à renom­mer le héros du roman orig­inel en Buon­avolon­tà — “bonne volon­té”, ça ne s’in­vente pas. Même avec la gueule peu angélique et l’in­ter­pré­ta­tion nuancée de Castel­lit­to, une vision aus­si for­cé­ment can­dide du héros passe mal.

“Touriste confit dans ses certitudes”

La mise en scène plate d’Ame­lio ne rece­lant aucun vrai enjeu de ciné­ma (voir com­ment il envis­age unique­ment dans un fade champ-con­trechamp les con­ver­sa­tions entre le héros et l’in­ter­prète qui devien­dra son amie et peut-être plus), ce qui suit jus­ti­fie dif­fi­cile­ment l’ex­is­tence du film. Le réal­isa­teur sem­ble se croire le pre­mier à nous mon­tr­er la Chine mod­erne de l’in­térieur, ses cyclistes dans les rues enfumées, ses ate­liers de cou­ture dans les apparte­ments, ses enfants excé­den­taires qu’il faut cacher… L’I­tal­ien n’a vis­i­ble­ment pas vu beau­coup… de films chi­nois, dont cer­tains retran­scrivent cette réal­ité avec bien plus d’im­pact que lui. Plus pré­ten­tieux et dou­teux encore : l’oc­ci­den­tal­isme larvé qu’il exprime. Adop­tant con­stam­ment le point de vue de son héros posi­tif Buon­avolon­tà, il le pose en con­science cri­tique d’une Chine qui aurait per­du ses valeurs dans le nou­veau con­texte économique. “Il manque une étoile”, déclare-t-il sen­ten­cieuse­ment (d’où le titre), faisant référence aux étoiles du dra­peau chi­nois, cha­cune représen­tant une des ver­tus de l’Em­pire du milieu. Les inter­ac­tions entre Occi­dent et Ori­ent n’é­tant par ailleurs présen­tées que d’un seul point de vue jamais con­tre­bal­ancé, de la prise de pos­ses­sion ini­tiale de l’u­sine aux prob­lèmes de com­mu­ni­ca­tion du héros, le film ne dépasse jamais le niveau des con­sid­éra­tions agaçantes du touriste con­fit dans ses cer­ti­tudes.

La fin du film nous sig­ni­fie que le voy­age lui-même était plus impor­tant que son objec­tif. Rien de très neuf sous le soleil du road-movie, genre dont c’est générale­ment la con­clu­sion atten­due. Mais que peut-on tir­er d’un voy­age qui, finale­ment, n’a pas boulever­sé grand-chose, dont le pro­tag­o­niste a sans doute trou­vé des raisons intimes de plus d’être l’hon­nête homme qu’il est (évo­lu­tion sur laque­lle le réal­isa­teur ne tra­vaille jamais), mais rien qui remette en débat les cer­ti­tudes biaisées qu’il avait en par­tant et dont le film fait insi­dieuse­ment son miel ?