René (Johan Ley­sen) est saison­nier dans une sta­tion alpine de sports d’hiv­er, mais son âge men­ace à court terme cette source de revenus. Sa fille (Déb­o­rah François) lui rend vis­ite, ou plutôt rend vis­ite à son petit ami (Guil­laume Verdier, vu dans La France et les films de Civeyrac) qui tra­vaille avec René. En trois scènes, à peine aidé par une con­nais­sance basique des clichés du genre, on aura com­pris que le père, avec ses manières de taiseux un peu sauvage et son épais accent fla­mand l’é­ti­que­tant “étranger en exil”, a une part d’om­bre que le film va s’at­tach­er à nous révéler. En un quart d’heure : que les moti­va­tions de l’ab­sence de la mère, autre “grand secret” de l’in­trigue, n’ont rien à voir avec l’hy­pothèse bal­ancée comme un chausse-trappe grossier par les dia­logu­istes, mais que led­it taiseux y a plus que sa part. Une fois acquis que la par­tic­i­pa­tion au scé­nario du romanci­er Olivi­er Adam, déjà coau­teur du morne Je vais bien, ne t’en fais pas, a peu de chances d’être une pure coïn­ci­dence (on retrou­ve à peu près les mêmes ingré­di­ents : dis­pari­tion, cour­ri­er révéla­teur, non-dits famil­i­aux, fos­sé généra­tionnel, promesse de révéla­tion finale, etc.), on se sur­pren­dra à tâch­er de jouer le jeu jusqu’au bout, à faire celui ou celle qui ne con­naît pas déjà la fin, au cas où de ce laborieux dis­posi­tif fini­rait par percer une idée, un regard digne d’in­térêt. Non seule­ment c’est peine per­due, mais les quelques ten­ta­tives du film pour se ren­dre intéres­sant ne font qu’en­fon­cer bruyam­ment le clou dans son cer­cueil d’in­signifi­ance.

“Hypothétique étrangeté”

Tout comme le polar “qual­ité française” (récem­ment : MR 73) ne cul­tive sa noirceur que comme une pièce de fab­ri­ca­tion com­prise dans le cahi­er des charges scé­nar­is­tique au lieu d’ex­primer sincère­ment une per­cep­tion du monde, le drame psy­chologique “qual­ité française” (dont rel­e­vait assez fière­ment Je vais bien, ne t’en fais pas) ne fait que pré­ten­dre appréhen­der l’in­time, quand en réal­ité il se lim­ite à faire de l’in­timisme. L’in­tro­spec­tion n’y est qu’une pose, une excuse pour un manque de point de vue de cinéaste sur un sujet qu’on s’est imposé et qu’on a bal­isé au max­i­mum au stade de l’écri­t­ure. On fait mine de s’at­tach­er à capter les silences, à repro­duire les réac­tions du réel, mais rien à faire : le savoir-faire et les réglages des com­posantes du réc­it pri­ment sur la vérité de la matière du film, les per­son­nages restent creux, les états d’e­sprit trans­par­ents, les silences vides et stériles, les dia­logues sur-sig­nifi­ants, et le tout finit par se rat­tach­er par une forme insi­dieuse et con­fort­able de con­ven­tion pro­pre à étouf­fer la créa­tion ciné­matographique. Quand en plus ce cos­tume dra­ma­tique est aus­si mal cousu et mal rapiécé que celui de L’Été indi­en, la médi­ocrité de l’ensem­ble se sur­prend à fray­er avec le ridicule. Car le film d’Alain Raoust fait un peu pitié dans ses ten­ta­tives de cou­vrir de mys­tère suf­fo­cant et d’é­mo­tion ren­trée des enjeux cousus de fil blanc, des per­son­nages peu intéres­sants (la fille) ou mal con­stru­its (le père), un dis­cours qui se can­tonne au tout-venant du drame des petit et grand écrans — la mon­tagne est le refuge idéal où cacher ses secrets, les vieux n’ont qu’à dépérir et mourir avec leurs fardeaux pour laiss­er les jeunes vivre (même lieu com­mun jeu­niste par lequel MR 73, encore lui, se con­clu­ait paresseuse­ment).

En par­ti­c­uli­er, le per­son­nage du rugueux René, qu’on imag­ine pour­tant détail­lé avec soin par les scé­nar­istes et servi sur un plateau pour son inter­prète, résume bien les tares d’un film qui se fie trop à ses ficelles scé­nar­is­tiques au détri­ment d’un regard de cinéaste. Voulu com­plexe et intri­g­ant car somme d’un passé obscur et d’un présent qu’il s’est con­stru­it, mélange de bru­tal­ité longtemps con­tenue et de can­deur née de l’at­tache­ment aux acquis d’au­jour­d’hui, René, à l’écran, ne ressem­ble pour ain­si dire pas à grand-chose. Vic­time de l’in­ca­pac­ité du réal­isa­teur à faire de ses para­dox­es et de ses zones d’om­bre un enjeu de ciné­ma, il reste à l’é­tat de mélange informe de pul­sions et d’é­mo­tions jamais crédi­bles dans ce seul corps, con­damné à l’in­con­sis­tance et à l’in­signifi­ance, ou pire, au ridicule quand il est exposé à des ten­ta­tives ratées de tour de force dra­ma­tique, comme cette scène où il fait lire à un touriste de pas­sage une let­tre dont lui-même n’a pas la force d’af­fron­ter le con­tenu… Même son accent étranger, à la longue, appa­raît moins comme une car­ac­téris­tique ser­vant à con­cré­tis­er ce per­son­nage que comme un gad­get exo­tique, une dou­teuse façon pour les auteurs de faire miroi­ter au spec­ta­teur une hypothé­tique étrangeté aus­si fab­riquée que toutes les con­nex­ions que s’in­vente le film avec les tour­ments de l’âme humaine.