D’une guerre en creux en ex-Yougoslavie (Jours tran­quille à Sara­je­vo, 2003) à l’hôtel George V avec L’Apparition de la Joconde, François Lunel n’a pas per­du un sens de l’étrangeté vaporeuse, mais on n’y retrou­ve pas vrai­ment la néces­sité qui présidait à son film précé­dent.

En avant pour la genèse de ce film : la direc­tion de l’hôtel George V a fait appel, pour les 80 ans de l’établissement, à des artistes pour fêter ça. Habituée des folles expédi­tions fes­ti­val­ières dans les palaces du monde entier, la rédac­tion de Critikat – qui dis­pose d’une suite à l’année au “G. V” (c’est ain­si qu’on l’appelle entre nous) pour se repos­er entre deux pro­jec­tions de presse – se sent évidem­ment très sol­idaire et se lève comme un seul homme pour souf­fler les bou­gies. C’est bien sim­ple, presque sans dis­con­tin­uer, on saute de joie, se lance des con­fet­tis et souf­fle dans des trompettes. Pouêt pouêt pouêt !

Franck, quant à lui, s’avère beau­coup moins à la fête, sa plume d’écrivain est sérieuse­ment grip­pée. De retour des États-Unis pour écrire un scé­nario, il prend ses quartiers dans une cham­bre du “G. V”. Serge Riaboukine prête sa car­casse fatiguée et son vis­age grêlé à cet auteur qui cap­i­talise sur un suc­cès vieux de plus de sept ans. Décidé­ment bien rouil­lé, la mécanique peine à se met­tre en route et son agent lit­téraire (Paul, inter­prété par Gré­goire Col­in, dont on suit avec intérêt le sens de la vari­a­tion capil­laire de scène en scène) essuie les plâtres de l’humeur atra­bi­laire de Franck. Il règne une cer­taine blancheur dans une mise en scène con­cise et faite de lignes claires, comme on par­lerait d’une écri­t­ure blanche. Pas d’épate mais une cer­taine tenue avec une non­cha­lance et dans un faux rythme gen­ti­ment fan­tai­sistes.

Dans le huis clos d’une cham­bre où flotte l’air épais de la page blanche, quelques bruits du monde parvi­en­nent à Franck. Par la fenêtre : un sax­o­phon­iste noir grat­i­fie le quarti­er des notes de Char­lie Park­er. Par la télévi­sion : on a ten­té de vol­er La Joconde. Et un autre bruit de venir jusqu’à lui, une jeune femme (Vanes­sa Glod­jo) au vis­age de Madone, aux formes légère­ment giron­des et à l’accent étranger frappe à la porte. Car si La Joconde a finale­ment retrou­vé le chemin du Lou­vre, l’occupante du tableau est, comme qui dirait, tombée du tableau comme d’autres du camion. Cap­tive de cette œuvre et de son image, Sarah – le prénom de Mona Lisa dans le civ­il – en a prof­ité pour pren­dre la tan­gente. Se dis­ant sans doute que l’hôtel sem­blait par­ti­c­ulière­ment bien tenu, elle a ten­té crâne­ment sa chance.

Il va de soi que L’Apparition de la Joconde se place sur le ter­rain du fan­tasme et de la pro­jec­tion, de l’image rêveuse que l’on (se) forme de l’autre. Sarah et Franck for­ment bien­tôt une sorte de cou­ple, cha­cun étant pour l’autre une promesse en même temps qu’une con­tra­dic­tion. Pour elle, l’émancipation de sa con­di­tion de pris­on­nière d’un tableau. Quant à Franck, il la mod­èle en une image qui, du moins l’espère-t-il, per­me­t­tra de faire écran à une souf­france sen­ti­men­tale aus­si anci­enne que tenace. François Lunel trace ce sil­lon sur le mode d’un sus­pense tran­quille – apparition/disparition et union/désunion ne cessent d’être mis en ten­sion dans une incer­ti­tude per­ma­nente. Un tro­pisme ital­ien (toscan) finit par s’emparer d’un film se ter­mi­nant par le plan fixe du cou­ple uni dans l’embrasure d’une fenêtre ouvrant sur un paysage où les lignes sont pris­es dans un sfu­ma­to. Un terme qui résume assez bien une œuvre qui parvient certes à instiller une forme de mys­tère évanes­cent, mais qui aurait pu con­va­in­cre davan­tage si elle parais­sait moins sou­vent fumeuse.