Adri­enne est une femme qui approche la soix­an­taine. Française, elle vit et tra­vaille dans une petite ville du sud de l’I­tal­ie où elle a suivi son mari, décédé quelques années plus tôt. Alors que son quo­ti­di­en sem­ble réglé comme du papi­er à musique, entre son tra­vail d’in­fir­mière, sa fille unique et sa petite-fille, elle ren­con­tre à l’hôpi­tal Mohammed, un Maro­cain qu’elle se retrou­ve à pren­dre en charge sur le plan médi­cal. Mal­gré les orig­ines du jeune homme et leur dif­férence d’âge (pas loin de trente ans), Adri­enne et Mohammed vont tous deux suc­comber à un amour aus­si pas­sion­né que char­nel. Seule­ment, dans cette région de l’I­tal­ie où le racisme con­tre les Arabes sem­ble totale­ment banal­isé, cette union est vue d’un très mau­vais œil. Éprou­vé par l’in­tolérance de ceux qu’il côtoie, le cou­ple va-t-il résis­ter au juge­ment sans appel de la société ? C’est à peu près la seule ques­tion que sem­ble se pos­er le réal­isa­teur tant le scé­nario de L’amour ne par­donne pas trahit un mau­vais com­pro­mis entre une romance à l’eau de rose et un regard qui se voudrait plus poli­tique, plus cri­tique sur le racisme de la société ital­i­enne.

Corps à corps

Sur la ques­tion du rap­port au corps, c’est peut-être là où le film s’en sort le mieux : portée par l’én­ergie à la fois généreuse et sen­suelle d’Ar­i­ane Ascaride (en revanche net­te­ment moins à l’aise dès qu’il est ques­tion de débiter des dia­logues sou­vent abscons), la caméra de Ste­fano Con­siglio a l’in­tel­li­gence de ne pas faire du corps vieil­lis­sant de son actrice un obsta­cle à l’ex­al­ta­tion char­nelle. S’il joue par­fois adroite­ment des années qui sépar­ent sur le plan physique les deux per­son­nages, le pro­pos se lim­ite générale­ment à la ten­dresse d’un échange de regards, un con­trechamp sur le corps encore jeune de Mohammed en train de se douch­er. Comme chez Paul Vec­chiali dans le mag­nifique Corps à cœur, L’amour ne par­donne pas aurait cer­taine­ment gag­né à davan­tage explor­er et assumer cette voie sans pour autant s’embarrasser d’un dis­cours théorique sur la sex­u­al­ité intergénéra­tionnelle. Seule­ment, prob­a­ble­ment con­scient du fait que le pro­jet s’es­souf­flerait très rapi­de­ment en ne mis­ant que sur cette seule dimen­sion, le réal­isa­teur ital­ien cherche rapi­de­ment à s’emparer d’un dis­cours sur le racisme et l’ac­cep­ta­tion des dif­férences en con­frontant mal­adroite­ment cette union au regard des autres.

L’ombre de Fassbinder

Mais là où le mod­èle alle­mand qu’est Tous les autres s’ap­pel­lent Ali de Fass­binder avait la force et l’in­tel­li­gence de faire du racisme une éprou­vante caisse de réso­nance à la soli­tude affec­tive de la vieille femme de ménage éprise d’un jeune Turc, L’amour ne par­donne pas ne nous épargne pas de lourds pas­sages oblig­és comme la ques­tion du vol et du ter­ror­isme comme autant de mis­es à l’épreuve de cette union sans pour autant s’in­téress­er même de loin aux ques­tions de l’in­té­gra­tion et du rap­port de classe. Le réc­it nous oblige à nous con­tenter des déc­la­ra­tions car­i­cat­u­rales de la fille d’Adri­enne qui préfère ne plus revoir sa mère et la juger amère­ment plutôt que d’ac­cepter sa vie affec­tive. Pire, le jeune Maro­cain, qui subit de nom­breuses humil­i­a­tions (il est sus­pec­té d’avoir volé un pré­cieux bijou, de prof­iter de la cré­dulité de sa nou­velle com­pagne, etc.), n’ex­iste jamais véri­ta­ble­ment en tant que tel aux yeux du réal­isa­teur. Mis à part la scène de ren­con­tre avec la famille maro­caine réglée à coups de silences qui nous per­me­t­tent de faire l’é­conomie de cer­taines déc­la­ra­tions, Mohammed n’est jamais sin­gu­lar­isé (quels sont ses idées, ses rêves et son his­toire ?), lim­ité à n’être qu’un révéla­teur des con­tra­dic­tions d’Adri­enne. C’est un peu mai­gre pour qu’on se laisse pren­dre par la force dévas­ta­trice de cette his­toire d’amour.