Hol­ly­wood, on le sait, n’a jamais lais­sé l’his­toire “se met­tre en tra­vers d’une bonne his­toire” (vieil adage du coin). Il peut néan­moins arriv­er que l’empreinte de l’his­toire ne s’ef­face pas aus­si facile­ment au creux de l’enter­tain­ment. Plus gênant : que des films hol­ly­woo­d­i­ens se lais­sent aller à sug­gér­er qu’ils tien­nent compte de cette don­née mine de rien, et ce faisant, mon­trent à son sujet toute leur mal­adresse, quand ils ne font pas remon­ter un incon­scient pas très net.

Notam­ment, une page d’his­toire aus­si col­lec­tive­ment trau­ma­ti­sante que le nazisme en Europe a un don par­ti­c­uli­er pour gên­er aux entour­nures cer­tains films hol­ly­woo­d­i­ens la trai­tant après coup. Pour­tant, sur le papi­er et dans l’in­con­scient col­lec­tif, les choses parais­sent des plus sim­ples. Le nazisme matéri­al­isant l’idée com­mune du “mal absolu”, le nazi con­stitue le méchant incon­testable et passe-partout, l’in­di­vidu avec lequel il paraît incon­cev­able de ressen­tir quelque empathie que ce soit. Au ciné­ma dans toutes les langues, et notam­ment dans la pro­duc­tion hol­ly­woo­d­i­enne qui ne se pose pas vrai­ment de ques­tions d’his­toire, il n’est donc pas éton­nant de retrou­ver ces fig­ures dev­enues arché­types à toutes les sauces, jusqu’au “super-méchant” du récent X‑Men : le com­mence­ment[1]. Cette con­ven­tion, qu’on pour­rait (et cer­tains ne s’en privent pas) stig­ma­tis­er comme un exem­ple de “banal­i­sa­tion du mal”, con­tient néan­moins son pro­pre salut : dans la plu­part des films exploitant ces arché­types, elle s’im­pose stricte­ment comme telle, une con­ven­tion sans aucune arrière-pen­sée (à l’in­star de l’emploi de toute autre fig­ure his­torique), une facil­ité per­me­t­tant de pass­er au vif des réels sujets de ces films sans que leur respon­s­abil­ité ne soit réelle­ment engagée vis-à-vis de la mémoire du trau­ma­tisme col­lec­tif. C’est pourquoi, venant de Hol­ly­wood, une telle exploita­tion restera, d’une cer­taine façon, plus saine et moins dou­teuse que les ten­ta­tives d’évo­ca­tion directe (La Liste de Schindler, The Read­er…), films appliqués mais dont les vel­léités de se con­necter à l’his­toire sont entachées par l’ir­ré­press­ible héritage indus­triel de cal­cul des émo­tions et du dis­cours. L’ex­ploita­tion se fait moins sym­pa­thique, cepen­dant, dans cer­tains films de genre pré­ten­dant nous rap­pel­er les orig­ines de ces con­ven­tions, par quelles atroc­ités le nazi se rend aus­si méchant, à quel point les auteurs seraient con­scients de la nature his­torique du mal dont ils font leur miel, avec une balour­dise aus­si imman­quable que préju­di­cia­ble : citons le grotesque Un élève doué de Bryan Singer, l’ap­pari­tion de Dachau dans Shut­ter Island pour jus­ti­fi­er à la scène suiv­ante un creux élan esthéti­sant, ou encore cette Affaire Rachel Singer[2] (aucun lien de par­en­té).

Histoire d’un travail bâclé

Remake d’un film israélien[3], L’Af­faire Rachel Singer est avant tout un drame en trois actes tris­te­ment fagoté sur les petits arrange­ments avec la mémoire, où l’usage académique et paresseux du flash-back pour illus­tr­er ou pour bluffer ne con­tribue qu’à désar­tic­uler sa marche de mélo lorgnant vers le thriller. Pre­mier acte : trois anciens agents de ter­rain du Mossad attirent les feux de l’ac­tu­al­ité pour avoir, plus de trente ans aupar­a­vant, traqué et tué à Berlin un ancien tor­tion­naire d’Auschwitz-Birke­nau qu’ils avaient pour mis­sion de ramen­er vivant en Israël — meurtre recon­sti­tué alors par un pre­mier flash-back. Mais l’un de ces héros de l’om­bre se donne la mort, lais­sant les deux autres choqués et con­fron­tés à leurs sou­venirs de cette mis­sion en demi-teinte. C’est le deux­ième acte : un nou­veau et long flash-back qui, out­re tiss­er un ménage à trois cousu de fil blanc auquel le thriller his­torique cousin de Munich a bien du mal à insuf­fler quelque ner­vosité, a pour fonc­tion de boucler la boucle sur le pre­mier flash-back, moins pour le com­pléter que pour mon­tr­er à quel point il nous avait bien bluffés au départ, et com­ment nos agents secrets aux cheveux blancs ont encore toutes les raisons d’être han­tés par cette affaire. Et puisque à Hol­ly­wood il ne peut y avoir de faute sans expi­a­tion, le troisième acte, de retour au présent, s’ac­quit­tera de cette ultime tâche sous forme de molles scènes de thriller en hos­pice plom­bées par le pathos au rabais[4] et le maquil­lage raté.

Désinvolture funeste

Le film pour­rait être tout à fait nég­lige­able, exem­plaire par­mi d’autres de dra­maturgie indus­trielle visant des émo­tions et des ambiguïtés pré­sup­posées mais jamais incar­nées, avec le tâcheron de ser­vice John Mad­den (Shake­speare in Love) lais­sant repos­er son absence d’idées sur la mécanique du scé­nario et le pro­fes­sion­nal­isme des acteurs. Seule­ment, une envie mal placée de jouer avec les trau­ma­tismes de l’his­toire le pousse à étaler son absence de regard jusqu’aux lim­ites d’une dés­in­vol­ture funeste. Cela tient en une scène : un face-à-face dans le passé entre un des agents (cam­pé par l’in­sipi­de Sam Wor­thing­ton) et la cible qu’ils ont cap­turée (Jes­per Chris­tensen, le bad guy en chef des deux derniers James Bond). Le pre­mier a per­du toute sa famille dans les camps de con­cen­tra­tion. Le sec­ond, l’in­fâme nazi, devine le trau­ma­tisme de son vis-à-vis et s’emploie alors à bafouer la mémoire des vic­times de la Shoah avec des asser­tions à faire frémir de plaisir les anti­sémites les plus retors, ceux qui savent éviter les car­i­ca­tures trop grossières. Dif­fi­cile de dire s’il s’ag­it d’un pur défoule­ment de sadisme ou d’une manœu­vre cal­culée pour faire per­dre à l’autre son sang-froid alors que celui-ci a pour ordre de le ramen­er vivant. Mais Mad­den, dans sa neu­tral­ité d’exé­cu­tant servile, a encore moins d’idées sur la ques­tion — d’ailleurs, de ques­tions, il ne s’en pose pas vrai­ment. Fil­mant le face-à-face comme un bête duel ver­bal de théâtre entre deux acteurs dans leur rôle (ce qu’ils sont à ses yeux avant d’être des per­son­nages), il laisse s’échap­per les insin­u­a­tions indignes comme si elles n’é­taient que des répliques de méchant hol­ly­woo­d­i­en comme d’autres, comme si tous les dis­cours for­mulés dans un film se valaient et leur con­nex­ion avec le réel n’é­tait pas si impor­tante.

Vérité ou men­songe, révéla­tion ou insulte à l’his­toire, cet arti­sanat sans âme n’y fait pas de dif­férence, au fond, et c’est ce qui le rend, dans des moments comme celui-là, si repous­sant. On songe à un autre moment, pire encore, d’a­cadémisme hol­ly­woo­d­i­en ouvrant la voie aux rac­cour­cis les plus nauséabonds sur le même thème pour le seul ser­vice de l’enter­tain­ment : cet échange très dou­teux des Insurgés d’Ed­ward Zwick, qui lais­sait sous-enten­dre que les Juifs auraient été par­tielle­ment respon­s­ables de leurs six mil­lions de vies per­dues en ne prenant pas les armes comme les fiers héros de ce machin pom­peux. Sous sa forme plus mod­este et moins risquée — dont on pour­rait le créditer si elle ne man­i­fes­tait pas surtout une absence de point de vue — L’Af­faire Rachel Singer ne vaut pas beau­coup mieux dans ce reg­istre d’ex­ploita­tion sans con­science.

Notes

Notes
↑1 D’ailleurs, dans ce film-là, pour éloign­er encore plus la per­spec­tive his­torique, on apprend que ce per­son­nage n’a pris sa carte du par­ti nazi que par pur oppor­tunisme. Détail fort oppor­tun, en effet…
↑2 Eh oui, encore un titre français à côté de la plaque, lorgnant en l’oc­cur­rence vers les thrillers des années 1960 à 1990, mais telle­ment plus ver­beux, plus fade et moins per­ti­nent que l’o­rig­i­nal The Debt (“la dette”).
↑3 Adap­té par un Matthew Vaughn décidé­ment coté ces jours-ci : réal­isa­teur et scé­nar­iste de Kick-Ass et X‑Men : le com­mence­ment, pro­duc­teur de Har­ry Brown… Le pro­duc­teur des débuts de Guy Ritchie con­firme bel et bien son implan­ta­tion dans le paysage hol­ly­woo­d­i­en.
↑4 Il serait d’ailleurs bon de faire réalis­er à Dame Helen Mir­ren à quel point son tal­ent trou­ve ses lim­ites dans ses ten­ta­tives de ren­dre crédi­bles les quelques rôles de vieille flingueuse pro, mais usée et sen­si­ble dans lesquels on a pu la voir ces dernières années : Shad­ow­box­er de Lee « Pre­cious » Daniels, le par­o­dique Red de Robert Schwen­tke et main­tenant ce film-ci.