Né à Dakar (Séné­gal) d’un père guinéen et d’une mère viet­nami­enne, éduqué en France, Mama Keï­ta pour­rait sem­bler un cinéaste bien placé pour explor­er des thèmes comme l’ex­ode, le déracin­e­ment. Pour­tant, si L’Ab­sence, son six­ième long métrage, se présente au moins orale­ment comme un film à thèse autour de ces thèmes, il évolue rapi­de­ment vers un réc­it moins atten­du et plus intime — plutôt un polar voisin d’un Get Carter dakarois, avec intro­spec­tion indi­vidu­elle dérangeante à la clé.

Adama, le pro­tag­o­niste, est par­ti étudi­er en France comme il l’avait annon­cé aux siens, mais y est resté quelques années de plus pour faire sa vie. Au début du film, il ren­tre pour quelques jours à Dakar, auprès des siens, sa sœur Aïcha et sa grand-mère dont on lui avait annon­cé la mau­vaise san­té. Il décou­vre à son grand dam que cette mau­vaise nou­velle n’é­tait qu’un pré­texte (sa grand-mère se porte très bien), mais surtout qu’Aïcha a filé un mau­vais coton durant sa longue absence, tombant sous la coupe d’un prox­énète peu accom­modant[1]. Fou de rage, il décide de remet­tre sa sœur dans le droit chemin quitte à affron­ter la cor­rup­tion de la ville et marcher sur les plates-ban­des des mal­frats — mais pas pour les meilleures raisons.

Quelque chose d’ancien et d’inavoué

C’est qu’à l’esquisse du film à thèse (par évo­ca­tion orale) sur l’ex­ode sou­vent sans retour des jeunes Africains dont les acquis ne prof­i­tent guère à leurs pays d’o­rig­ine, suc­cède rapi­de­ment un malaise indépen­dant de cette piste-là, lié juste­ment à la mise à mal des préjugés sur les rela­tions et les inten­tions. Quelque chose d’an­cien et d’i­navoué se dresse entre le frère et la sœur, c’est évi­dent dès leurs retrou­vailles, mais le film en trou­ve l’in­car­na­tion la plus mar­quante dans une scène en par­ti­c­uli­er : celle où Adama, qui vient d’ap­pren­dre la déchéance d’Aïcha, y con­fronte celle-ci avec une vio­lence ver­bale et physique inat­ten­due et ter­ri­ble. Ce n’est pas seule­ment la vio­lence qui mar­que, mais surtout le para­doxe : l’homme qu’on sup­po­sait imprégné d’une cul­ture occi­den­tale faite de réserve, de pro­gres­sisme et de rela­tion d’é­gal­ité avec ses proches éclate soudain comme le plus bru­tal exem­ple de patri­ar­cat rétro­grade.

Ce para­doxe éveille soudain le regard sur la suite du film, pour ne plus le laiss­er s’é­gar­er: à tra­vers une Dakar minée par la crim­i­nal­ité, sur la piste de ceux qui main­ti­en­nent sa sœur dans la fange, c’est après lui-même qu’Adama cour­ra, cette part de soi qu’il ne s’est jamais avouée, ce qui le mine depuis l’en­fance et l’a poussé à par­tir. C’est d’ailleurs tout ce qu’il trou­vera à la fin : un sou­venir enfoui, les racines mis­es à nu, et l’in­finie douleur d’un échec. Mama Keï­ta suit ce chem­ine­ment avec une implaca­ble sobriété, atten­tion­né mais inflex­i­ble envers ce per­son­nage pris­on­nier de la névrose qu’il a lais­sé le pos­séder. Adama a beau faire face à la réal­ité vis­i­ble la plus repous­sante, ses décou­vertes se résumeront toutes à celle de son pro­pre mal intérieur. Même un pas­sage empreint d’un poten­tiel d’hu­mour noir (sa ren­con­tre avec un aveu­gle dou­teux et un nain, dont il sor­ti­ra dépouil­lé de son argent) ne pro­duit que l’amer­tume, ren­voy­ant moins aux pièges de la ville pour l’im­pru­dent qu’à son incom­préhen­sion face au mal qu’il affronte, ses failles intimes le ren­dant plus vul­nérable qu’il ne le pense. L’Ab­sence s’im­pose ain­si comme un polar résol­u­ment col­lé au plus près d’un des pre­miers matéri­aux du genre (les névros­es humaines), moins fenêtre soci­ologique que fenêtre sur ce que le refoulé fait faire aux hommes. Et de la noirceur vis­i­ble et enfouie, il tire incar­na­tion et noblesse.

Notes

Notes
↑1 Ce sin­istre per­son­nage est l’ul­time rôle au ciné­ma du comé­di­en fran­co-séné­galais Mouss Diouf (1964 — 2012), loin, très loin du stéréo­type du “bon Noir” auquel une cer­taine télévi­sion française a pu le can­ton­ner.