Pour son pre­mier long-métrage, Kostis Chara­moun­ta­nis investit les codes du film esti­val : un frère et une sœur (Kon­stan­ti­nos et Elsa) par­tent en voili­er pour des vacances sur l’île de Poros, accom­pa­g­nés par leur père, Babis. Ce que ce dernier ne leur a pas dit, c’est qu’Anna, leur mère qui les a aban­don­nés bébés, espère les ren­con­tr­er au cours de leur séjour. Le charme du pre­mier mou­ve­ment du film, sim­ple­ment con­sacré aux microaven­tures des vacanciers (baig­nades, mal de mer, pêche, etc.), repose en par­tie sur la com­plic­ité de la fratrie. Les deux grands ado­les­cents (ou jeunes adultes) s’entendent en effet d’une façon sin­gulière (avec des jeux qui n’appartiennent qu’à eux, entre cham­brages divers et regards com­plices), au point que leur joie devient com­mu­nica­tive. Dans ces scènes, Kyu­ka s’imprègne de l’émotion pro­pre à un film de vacances ama­teur, don­nant à son meilleur la sen­sa­tion d’avoir retrou­vé des cas­settes mini-DV famil­iales au fond d’un vieux tiroir pous­siéreux.

Chara­moun­ta­nis a cepen­dant des ambi­tions plus grandes, ce que pointe notam­ment une forme de maniérisme à la Alice Rohrwach­er. On retrou­ve en effet ici le goût de l’artifice de la cinéaste ital­i­enne, très présent dans ses derniers films (La Chimère, Le Pupille) : out­re le for­mat 1:33, vignetté aux angles, et le faux grain imi­tant le 16 mm, le film recourt à de mul­ti­ples effets, avec des résul­tats plus ou moins heureux. Boucles de plans, mon­tage de pho­togra­phies ou arrêts sur image con­stituent autant de détours et de détourne­ments (la répéti­tion fréné­tique d’une chute dans l’eau évo­quant par exem­ple un mon­tage par­o­dique de bêtisi­er) qui, sans s’intégrer tou­jours au mou­ve­ment général du film, témoignent surtout de la gour­man­dise du cinéaste. De ce mag­ma d’idées iné­gales se dégage toute­fois au moins une très belle trou­vaille, con­sis­tant à mon­tr­er une scène déci­sive à l’envers. Avec sa nou­velle famille, Anna est con­viée à dîn­er sur le bateau où l’attendent Kon­stan­ti­nos et Elsa, ce qu’elle ignore (il s’agit d’une sorte de « piège » fomen­té par le père, qui est passé par le nou­veau con­joint de son ex-com­pagne). À rebours de ce que l’on pour­rait atten­dre, la séquence ne com­mence ni par le moment où la mère décou­vre que son ex-com­pagnon est der­rière l’invitation, ni même par l’arrivée sur le bateau. Chara­moun­ta­nis choisit un entre-deux : le tra­jet du port jusqu’au bateau au large, sur une annexe, avance à recu­lons, avec la fumée des cig­a­rettes qui entre dans les bouch­es des fumeurs au lieu d’en sor­tir. Ce rem­bobi­nage, en retar­dant les con­fronta­tions atten­dues, per­met d’observer avec une mélan­col­ie décu­plée cet instant sus­pendu, jusqu’à « l’arrivée » au quai, qui voit chaque invité met­tre pied à terre au lieu de mon­ter sur l’annexe, et le vis­age de la mère pass­er d’une expres­sion neu­tre de façade à une sur­prise impos­si­ble à déguis­er totale­ment. Si le film, par ses hési­ta­tions styl­is­tiques, donne par­fois la sen­sa­tion de se chercher (on passe occa­sion­nelle­ment de scènes très découpées et tournées à l’épaule à de longs plans fix­es dans la séquence suiv­ante), cette esthé­tique com­pos­ite s’accorde au fond assez bien avec un cer­tain « sen­ti­ment de l’été » que le cinéaste entend capter – il s’agit après tout de la sai­son idéale pour les ten­ta­tives, les décou­vertes et les retrou­vailles inespérées.