Lorsqu’un par­fait incon­nu doué dans l’art de duper son prochain ren­con­tre une amnésique dou­teuse, c’est la promesse d’un beau scé­nario. Si Kom­ma tient par­tielle­ment cette promesse, le maniérisme out­ranci­er de ce qua­trième film de Mar­tine Doyen plombe son dernier long métrage.

Lars – c’est le nom d’emprunt qu’il adopte au début du film – est un homme étrange. Sans famille, sans passé, sans per­son­nal­ité, il ne sem­ble réelle­ment doué que dans l’art de se faire pass­er pour un autre, avec audace et brio. Lorsqu’il croise par hasard Lucie, jeune artiste névrosée et amnésique, il a tôt fait de leur inven­ter une his­toire à tous les deux. Mais si Lucie sem­ble y croire, est-elle réelle­ment amnésique, ou joue t‑elle un jeu ?

Le scé­nario du film, signé par la réal­isatrice elle-même et par Valérie Lemaître, n’est pas sans rap­pel­er celui du con­te sen­suel de Julio Medem, L’Écureuil rouge. La par­en­té entre les deux films s’ar­rête là, car là où l’Es­pag­nol tour­nait un film chaleureux, onirique, ouvert et doux, Kom­ma est un film froid, som­bre et mor­bide. Lucie comme Lars com­men­cent le film dans un état cadavérique : pour lui c’est au sens pro­pre, car on le décou­vre qui se réveille dans une morgue – du côté des morts ; quant à elle, le pre­mier plan la décou­vre sous un drap-linceul qui accom­pa­gne une séance d’acupunc­ture où elle affecte la plus totale immo­bil­ité. Ils sont rapi­de­ment mon­trés tous deux comme les reje­tons d’une urban­ité froide et stérile, au croise­ment des Rebelles du dieu Néon et de Lignes de Muraka­mi Ryu. La caméra serre les pro­tag­o­nistes au plus près, alter­nant gros et très gros plan, s’at­tachant à par­courir les crevass­es et les imper­fec­tions des vis­ages des deux acteurs. La ville, quant à elle, est alter­na­tive­ment noire de nuit ou grise d’une pol­lu­tion omniprésente.

Lorsque Lars décide, dans la sec­onde par­tie du film, d’emmener Lucie en Bav­ière, pays qui lui est cher, le paysage vire à un blanc d’une pureté féerique, et Lars lui-même, tou­jours vêtu en noir et blanc, se pare d’une écharpe de couleur trou­vée par hasard dans la neige. Tout est affaire de miroir, de con­traste pour les pro­tag­o­nistes de Kom­ma. La sym­bol­ique, évi­dente (la ville noire est la mort, l’an­ci­enne vie de cha­cun d’en­tre eux, le dés­espoir, l’échec, la Bav­ière blanche, la résur­rec­tion, le change­ment, l’e­spoir) aurait demandé cepen­dant plus de sub­til­ité de la part de la réal­isatrice, qui use d’ef­fets lour­de­ment appuyés pour illus­tr­er cette dichotomie.

Bien plus sub­til, en revanche, est la richesse d’un scé­nario dont le brio reste mal­heureuse­ment le plus sou­vent poten­tiel. Lars, en effet, appa­raît au fur et à mesure d’un scé­nario étrange, con­stru­it en par­al­lèle et qui alterne sans lien appar­ent de longs pas­sages entre Lucie et Lars sans que rien ne les lie, comme une sorte de Juif errant, à qui la mort serait refusée, et qui serait con­damné à faire le bien. Il est prob­a­ble­ment réelle­ment mort au début du film, et ressus­cite pour inter­venir dans la vie de Lucie, et la soulager, puis il ren­con­tr­era de nou­veau un des­tin trag­ique – pour mieux renaître, sans doute. Le film est égale­ment parsemé de moments étranges et poé­tiques, avec notam­ment Charles Pen­nequin, poète, dans son pro­pre rôle, et François Neyken, gui­tariste… icon­o­claste, égale­ment dans ses œuvres. Œuvres décalées, pour les deux, et moment de plaisir pour la réal­isatrice dont les deux sont des amis, ce qui donne à Kom­ma des airs de plaisir artis­tique pur pour ses auteurs.

Parsemés d’au­dace scé­nar­is­tiques bien­v­enues, de moments de grâce dans l’in­ter­pré­ta­tion d’Arno et de Valérie Lemaître comme de ridicule assumé pour cer­tains per­son­nages sec­ondaires, et d’au­daces formelles lour­des et finale­ment assez con­v­enues, Kom­ma est un film sur­prenant mais qui ne brille mal­heureuse­ment le plus sou­vent que par ses inten­tions. Et, en l’oc­cur­rence, il n’y a pas que l’in­ten­tion qui compte.