Elle : Kather­ine Hei­gl, beauté blonde échap­pée de la télé (Grey’s Anato­my), avec assez de sens de la répar­tie pour jouer les ravis­santes pas trop idiotes et pas trop sages, même dans des comédies qui le sont net­te­ment plus (27 robes, En cloque, mode d’emploi). Lui : Ash­ton Kutch­er, beau gosse échap­pé de la télé (That 70’s Show), mais aus­si du man­nequinat et de tout un tas de comédies à l’in­spi­ra­tion dis­cutable, devenu depuis peu son pro­pre pro­duc­teur et désireux de se débar­rass­er de son image ciné­matographique d’a­do attardé — même au prix d’es­sais à la matu­rité pré­ten­tieuse comme Toy Boy. Son per­son­nage à elle : une trente­naire encore trop dépen­dante de ses par­ents à son goût[1]. À lui : un tueur de la CIA qui, à la seule vue de la belle, décide de se ranger, en se gar­dant soigneuse­ment de lui révéler ses désor­mais anci­ennes activ­ités. Ces deux-là ne con­v­o­lent ni au début ni à la fin, mais au tiers du film, ce qui laisse le temps au film de se présen­ter, dans un long pro­logue niçois lorgnant vers Gold­en­Eye, comme un savant numéro de jon­g­lerie entre comédie roman­tique et scènes de cas­cades et d’opéra­tions james­bon­di­ennes. Puis, une ellipse de trois ans de ménage sup­posé heureux, que les époux devront néan­moins réé­val­uer les yeux dans les yeux et en cat­a­stro­phe, tan­dis qu’ils fuient une cohorte d’as­sas­sins ayant infil­tré leur voisi­nage de ban­lieue pavil­lon­naire dans le but d’élim­in­er le mari.

“Différence de régime”

Tout de même, le pre­mier cou­ple mal assor­ti qui saute aux yeux dans ce film est le mariage entre la comédie romantique/conjugale et le diver­tisse­ment à gros cal­i­bre et mon­tée d’adré­naline : ces deux con­joints se suc­cè­dent l’un l’autre tan­dis qu’on se demande régulière­ment ce qu’ils font vrai­ment ensem­ble — ou plutôt ce qui les incite à être ensem­ble. Il faut dire que ces deux ver­sants du spec­ta­cle sont traités comme des entités séparées — néan­moins avec un même manque de per­son­nal­ité. Pour l’ac­tion, les plans aériens et en plongée, les vues par satel­lite, la petite musique de cor­ri­da pour la touche dis­crète de sec­ond degré. Pour la comédie, on pose la caméra et on laisse les deux stars faire leur scène (de drague, de ménage…). En voy­ant cette dif­férence de régime qui trahit le car­ac­tère de pièce (laborieuse­ment) mon­tée de l’ensem­ble, on ne peut s’empêcher de repenser à quelques films ayant, eux, réus­si l’alchimie entre le (sou)rire, l’é­mo­tion et un cer­tain degré de vio­lence physique. Dans ceux-là, la réus­site tenait avant tout à l’ha­bileté et surtout à la con­vic­tion de la mise en scène que la présence com­mune de ces com­posantes fai­sait un tout qui dépas­sait leur bête somme. Pas néces­saire­ment du grand ciné­ma : si John McTier­nan a un jour su con­juguer bril­lam­ment comédie poli­cière de cam­bri­ole et romance incan­des­cente entre quadragé­naires (c’é­tait son excel­lent remake de L’Af­faire Thomas Crown), on peut aus­si citer un exem­ple d’ha­bileté du plus lim­ité Doug Liman (Mr & Mrs Smith), voire le plus mod­este (ce qui n’est pas la même chose) Richard Don­ner et ses Arme fatale. Leurs films hybrides se tenaient parce que leur regard de met­teur en scène ne fai­sait pas de dis­crim­i­na­tion entre le comique, l’é­mou­vant et le bru­tal : pour eux, ces matéri­aux qui racon­taient la même his­toire reve­naient à un même ciné­ma à faire. Une largesse de vue dont on peut dif­fi­cile­ment créditer le sym­pa­thique tâcheron Robert Luket­ic (La Revanche d’une blonde, Las Vegas 21), lequel exé­cute sa com­mande Kiss & Kill (le titre français s’avère pour une fois très inspiré, avec sa jux­ta­po­si­tion de verbes) en séparant bien les tor­chons des servi­ettes et en adop­tant pour chaque type de linge — les deux se suc­cé­dant en alter­nance sans jamais vrai­ment se mélanger — une pos­ture dif­férente et tou­jours molle et creuse : maniérismes à l’am­pleur truquée d’un côté, efface­ment paresseux de l’autre.

“Neutralisation générale”

Faute d’une fer­meté de mise en scène dans l’équili­bre qu’il entend ménag­er pour le film, c’est le ver­sant action qui y perd, au prof­it du ver­sant comique qui béné­fi­cie au max­i­mum de l’a­battage de ses deux stars plus motivées, sem­ble-t-il, que le réal­isa­teur. Alors oui, Hei­gl a la langue bien pen­due, et Kutch­er porte bien le flingue. Oui, ils se réga­lent et réga­lent le pub­lic en se ren­voy­ant la balle de leurs dia­logues ciselés, dans des scènes de drague mal­ha­bile ou de débal­lage de griefs con­ju­gaux entre deux fusil­lades ou crisse­ments de pneus. Mais cela ne nous mène tout de même pas très loin. Une fois que les époux ont vidé leurs sacs en un enchaîne­ment d’engueu­lades évo­quant des extraits mis bout à bout d’autres comédies con­ju­gales médiocres (c’est-à-dire que même accu­mulées, elles n’en restent pas moins à des con­stats de lieux com­muns sur le cou­ple), c’est l’oblig­a­toire retour dans les bras l’un de l’autre, l’u­nion pour arriv­er au bout du par­cours (on repense à la fin de Mr & Mrs Smith, sac­ri­fiée de manière sim­i­laire), avant une neu­tral­i­sa­tion générale de l’ensem­ble par un ultime coup de théâtre révéla­teur capil­lo­trac­té. Cadavres et cours­es-pour­suites n’au­ront été que des escapades dans le tout-venant le moins remuant de la comédie améri­caine.

Notes

Notes
↑1 Le père pas com­mode est par ailleurs incar­né par un autre transfuge de la télévi­sion, et non des moin­dres : l’ex­cel­lent Tom Sel­l­eck, mous­tache de Mag­num en sus, icône évi­dente du petit écran, mais qu’on trou­ve décidé­ment trop rare sur le grand. De là à dire que ce cast­ing annonce une entre­prise plus télévi­suelle que ciné­matographique…