Inter­roger Istan­bul par le biais de son amour des chats (kedi en turc) : il fal­lait y penser. L’his­toire de la Rome du Bospho­re en a fait le ter­ri­toire d’une pop­u­la­tion de cen­taines de mil­liers de ces félidés qui sus­ci­tent chez les habi­tants un sen­ti­ment proche de la dévo­tion. L’ap­proche de la réal­isatrice Cey­da Torun est quelque peu retorse. Tan­dis qu’elle arpente la ville quarti­er par quarti­er, elle filme les chats à leur hau­teur, quitte à balad­er la caméra au ras du sol, les accom­pa­g­nant dans leurs déam­bu­la­tions entre les éta­lages, leurs affron­te­ments avec leurs voisins, leurs efforts pour obtenir leur pitance, et autres mar­ques d’indépen­dance au sein de la société humaine. Dans la foulée, elle fait par­ler les bipèdes, sur leur rap­port à tel ou tel chat et le récon­fort que cette rela­tion leur apporte, les vies et les car­ac­tères qu’ils leur prê­tent (ils leur don­nent des surnoms, con­tent les petites aven­tures les impli­quant), lais­sant devin­er les raisons d’un tel respect — la fasci­nante présence des ani­maux bien sûr, mais aus­si, essen­tielle­ment, parce que l’idée pos­i­tive que les inter­rogés se font des chats les soulage quelque peu des dif­fi­cultés avérées de leur quo­ti­di­en. Là est le côté retors de la démarche : cette per­son­nal­i­sa­tion du chat par les inter­rogés qui y pro­jet­tent leurs désirs, la mise en scène alignée sur les faits et gestes des ani­maux invite le regard du spec­ta­teur à la pra­ti­quer aus­si, à traiter les chats filmés comme les per­son­nages prin­ci­paux du film et à laiss­er à son tour l’imag­i­na­tion con­ter leurs aven­tures.[1] Et notre regard n’a aucun mal à s’y laiss­er pren­dre — témoignant de l’u­ni­ver­sal­ité de cette étrange fas­ci­na­tion de l’hu­main envers ce corps de chat où il croit devin­er une forme de vie et d’in­tel­li­gence qui le dépasse. Ain­si le film, qui fait mine de célébr­er lui aus­si le culte du chat mais pour mieux inter­roger l’homme, s’avère un piège matois en met­tant en évi­dence le même sen­ti­ment peu rationnel chez le spec­ta­teur aus­si bien que chez ses sem­blables à l’écran.

Mais l’a­vancée masquée de Kedi va un peu loin que cela — plus loin que l’u­ni­versel, puisque c’est bien à un ter­ri­toire spé­ci­fique qu’il s’in­téresse. D’Is­tan­bul, il oppose deux visions : quelques plans larges, par drone ou depuis un bateau baig­nant dans le Bospho­re, offrent de la cité des images léchées comme dans un spot de l’of­fice du tourisme ; cepen­dant, le gros du film, à hau­teur des chats et des hommes, en ren­voie au con­traire l’im­age terre-à-terre, con­crète, le nez dans les détails et les obsta­cles — car­ac­téris­tiques s’ap­pli­quant aux vies et aux prob­lèmes que les témoignages exposent. C’est un effet de con­traste sem­blable à celui sur lequel joue le dou­ble lan­gage du doc­u­men­taire qui, tout en pré­ten­dant se com­plaire dans la pein­ture d’une sorte de roy­aume du “chat mignon” (tel que l’an­i­mal a été pop­u­lar­isé via une pléthore de vidéos du web), laisse témoign­er en miroir que la vie des humains donne moins envie de ron­ron­ner. Et la pro­gres­sion du réc­it à tra­vers la ville, com­mençant dans des quartiers pop­u­laires et tra­di­tion­nels pour finir dans d’autres plus mod­ernes, recon­stru­its et froids, des­sine en fil­igrane une idée de cette morosité qui pour­rait peser dans le quo­ti­di­en des Stam­bouliotes. Ce sen­ti­ment flot­tant d’une anec­dote à l’autre, pointant un peu plus forte­ment dans un témoignage sur la con­di­tion de la femme ou dans l’év­i­dence de la gen­tri­fi­ca­tion, Kedi ne cherchera pas à en point­er les raisons. Le film reste à la marge de l’évo­ca­tion poli­tique — mais peut-être cette neu­tral­ité appar­ente est-elle encore une ruse féline. Ne dis­tingue-t-on pas furtive­ment, à l’ar­rière d’un gros plan sur une belle tête de chat, un mur por­tant un graf­fi­ti peint au pochoir où l’on peut lire dis­tincte­ment mal­gré le flou : “Erdo-Gone !” ?

Notes

Notes
↑1 Et la pro­mo­tion du film de miser à fond sur cet aspect, jusqu’à la dis­tri­b­u­tion de cartes postales des adorables têtes des chats qui y appa­rais­sent, légendées par leurs noms et leurs car­ac­téris­tiques.